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Brad Watson : Le paradis perdu de Mercury

 
Un chef-d’œuvre ! Le premier roman de Brad Watson brasse les univers de William Faulkner (Mercury, ville imaginaire du Mississippi), Jim Harrison (pour le rapport quasi mystique à la nature et aux rêves) et Toni Morrison (pour la description des rapports entre Noirs et Blancs) tout en laissant percevoir une voix singulière.
vendredi 20 mai 2005.
 
Brad Watson : Le paradis perdu de Mercury. - 4.2 ko
Brad Watson : Le paradis perdu de Mercury.

Une traversée du XXe siècle, vue d’une petite ville du Sud profond où se côtoient de bouleversants personnages, tous dépositaires d’inquiétants secrets.

La fille morte

Parnell Grimes, dont le père possédait le plus important funérarium de Mercury, se sentait toujours profondément triste en pensant au nombre de morts sans attaches, que personne ne venait réclamer. Une fascination de plus en plus marquée pour la profession de son père et le travail qu’elle exigeait s’éveilla en lui dès l’âge de quatorze ans, et il commença à se faufiler en secret dans la salle de préparation pour observer ces corps qui allaient être embaumés et exposés le lendemain. Il arrivait parfois, au cours de cette période, et toujours quand les gens avaient été mutilés dans un accident ou déformés par une mort atroce, qu’en descendant aux petites heures de l’aube il s’aperçoive qu’ils n’étaient plus là, qu’ils avaient simplement disparu. Et il regagnait sa chambre en courant, terrifié à l’idée que ces morts ambulants pouvaient l’empoigner à chaque coin d’ombre. Leurs obsèques avaient lieu le lendemain comme prévu, mais il n’y avait qu’un cercueil déjà fermé. Il était trop terrifié pour en parler ou poser une question - sauf une fois, jamais depuis. Il avait donc enfoui ce mystère au plus profond de lui pour ne plus en être obsédé. Et il y était parvenu. Jusqu’au jour où il dut lui-même s’avouer coupable.

L’été de ses seize ans, il s’était éveillé une nuit dans sa chambre. Il écoutait par la fenêtre ouverte les rares voitures qui passaient dans la rue. Avant même d’entendre le bruit du moteur, il aperçut la silencieuse lueur rouge du gyrophare de l’ambulance. Il fut alors certain d’avoir entendu la sonnerie du téléphone quelques instants plus tôt, sonnerie qui l’avait tiré d’un profond sommeil, alors qu’il se demandait jusque-là s’il ne l’avait pas rêvée. Il entendit la voiture faire le tour du funérarium, puis se garer en marche arrière devant la salle de préparation, les deux portières de l’ambulance qui s’ouvraient et se refermaient, le long grincement de la lourde porte arrière, le roulement de la civière qu’on sortait, la voix de son père qui disait calmement bonsoir aux infirmiers, celles des infirmiers qui lui répondaient. Puis les portes qu’on ferme, l’ambulance qui s’éloigne, sans gyrophare cette fois, le silence. Il se leva, s’habilla rapidement, mit ses chaussures et descendit l’escalier sur la pointe des pieds, car sa mère dormait peut-être encore. Cela se passait un an avant que son père, puis sa mère ne soient emportés, à une semaine d’intervalle, par une mystérieuse et terrifiante maladie, dans une agonie de suffocations que personne n’avait pu expliquer. [...]

Mais la nuit où il avait été réveillé par cette ambulance qui livrait sa cargaison, et où il s’était glissé dans l’escalier, ce qu’il aperçut en ouvrant sans bruit la porte de la salle de préparation lui coupa la respiration. Le corps allongé sur la table était celui d’une fille de son collège, environ du même âge que lui. Il ne lui avait jamais parlé parce qu’elle avait un an d’avance sur lui et qu’elle était timide, mais il l’admirait en secret. Son visage ressemblait à celui de quelqu’un qui dort, sans aucun rictus de souffrance, sans même la pâleur de la mort. Avec ses lèvres entrouvertes, son menton légèrement levé, elle paraissait plongée dans un sommeil d’attente, comme si, d’un moment à l’autre, elle allait s’éveiller de ce rêve qu’elle poursuivait avec une insistance somnambulique. Son père se retourna, l’aperçut, rabattit le drap sur le visage.
-  Je la connais, dit Parnell.
-  Remonte te coucher. Pour ce corps-là, tu ne peux pas m’aider.
-  Que lui est-il arrivé ? Son père regarda la forme allongée sous le drap.
-  Rien. C’est un mystère. Ses parents n’en peuvent plus de chagrin. Elle est allée se coucher et elle ne s’est pas réveillée.
-  Depuis quand dort-elle ?
-  Elle est morte, Parnell.
-  Je veux dire : depuis quand s’est-elle endormie ?
-  Une semaine, peut-être plus. Son père ajouta après un silence :
-  Vous avez presque le même âge. Je refuse que tu m’aides quand il s’agit de jeunes morts. C’est un travail trop désolant. Tu auras tout le temps de le faire au cours de ta vie.
-  Il n’y aura pas d’autopsie ?
-  Ses parents disent que l’idée même leur est insupportable. Il n’y a d’ailleurs aucun soupçon d’irrégularité.
-  Alors, tu vas l’embaumer cette nuit ?
-  Non, dit son père après un nouveau silence. J’ai déjà bu mon petit grog du soir. Je crois qu’il vaut mieux attendre demain. Remonte te coucher. Je me lave les mains et je t’accompagne.

Il attendit donc que son père se lave les mains dans l’évier, mais son regard ne quittait pas cette forme imprécise sous le drap. En observant l’ombre des pieds, il comprit qu’elle n’avait pas de chaussures. Il en conclut qu’elle ne devait porter qu’une simple chemise de nuit, celle qu’elle avait mise le soir où elle s’était couchée pour ne jamais se réveiller.
-  A-t-elle été malade ? demanda-t-il.
-  Juste un peu de fièvre, répondit son père, qui se retourna en s’essuyant les mains et regarda la fille. Je ne peux rien imaginer de plus terrible. Que ce genre de choses puisse arriver me remplit d’horreur. Mais j’ai déjà eu d’autres cas. Je vais m’efforcer d’oublier, une fois encore, si je peux. Toi, tu pourras sûrement plus facilement que moi. Il sourit à Parnell.
-  C’est toi, maintenant, dans les années qui viennent, qui seras en charge d’une progéniture.

Source : lire.fr

Le paradis perdu de Mercury
Brad Watson
Les Deux Terres traduit de l’américain par Jacques Tournier. 486 pages. Prix : 22 €