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Struthof-Natzweiler : un camp de concentration oublié en France

 
A Strasbourg, Robert Steegmann, professeur au lycée Fustel de Coulanges, a publié il y a un an une thèse sur l’histoire du KL Natzweiler, plus connu sous le nom de camp du Struthof : le seul camp de concentration installé sur le territoire français, annexé pendant la guerre. Où l’on découvre la fonction économique des camps et une zone grise de la mémoire collective.
mercredi 26 janvier 2005.
 
L’historien Robert Steegmann est l’auteur de la première thèse de doctorat sur le camp de Natzweiler-Struthof. - 4.9 ko
L’historien Robert Steegmann est l’auteur de la première thèse de doctorat sur le camp de Natzweiler-Struthof.

Il est perché au sommet d’une grande colline ronde, perdue au milieu de la forêt vosgienne. A ses pieds, à 50 kilomètres au sud-ouest de Strasbourg, plusieurs petits villages alsaciens typiques avec leurs grandes maisons à colombages. A Rothau, la petite gare en briques étonne par sa longue rampe, où les convois de déportés arrivaient à destination. En sortant des wagons à bestiaux, les gardiens encadraient la colonne des nouveaux arrivants, en rang par cinq, direction le village. Un décret du commandant Kramer avait interdit aux habitants d’ouvrir leur volet sur le chemin emprunté par la colonne. Mais on ne pouvait pas toujours l’éviter, surtout en plein jour. Après six kilomètres de marche, sur une route goudronnée puis sur un sentier de terre, ils parvenaient à l’entrée principale : quelques poteaux de bois entourés de barbelés et une tour de garde peinte en noir, avec une belle horloge à partir de 1944, pour que chacun voit le temps passer.

52 000 déportés, 20 000 morts

Le Konzentrationslager (KL) Natzweiler fut l’un des 23 camps principaux du réseau concentrationnaire installé dans toute l’Europe. Un « petit » camp de 18 blocs (les camps d’extermination en comptait des centaines), avec sa chambre à gaz expérimentale de 10 mètres carrés et son four crématoire relié à un accumulateur servant à chauffer l’eau des douches. Un camp construit en 1941, parce que les nazis voulaient exploiter encore mieux la belle carrière de granit rose qui coiffe cette grosse colline.

Très vite, le KL eut aussi pour tache d’absorber les NN, les détenus Nacht und Nebel, soumis au décret du 7 décembre 1941 prévoyant la disparition des résistants d’Europe de l’Ouest. Les procès en cour martiale leur offrant une tribune inespérée, Berlin décida qu’il serait plus efficace désormais d’accompagner ces ennemis du Reich dans la « nuit et le brouillard ». Pas de procès, pas de trace, pas de nouvelle donnée à leur famille et ce que Robert Steegmann appelle « un processus de mort lente ». Séparés des autres détenus dans le bloc 13, entourés de barbelés, les NN ne doivent pas survivre. Tous sont soumis au principe d’extermination par le travail (Vernichtung durch Arbeit), qui fait de Natzweiler l’un des camps de concentration les plus durs. Sur 52 000 déportés de 1941 à 1945, 20 000 n’en sont pas revenus.

Les déportés au service de l’industrie allemande

A partir de fin 1943, les kommandos de travail ne sont plus uniquement au service de la SS, ils se mettent au service de l’effort de guerre et donc de l’ensemble de l’industrie allemande. « Il faut bien comprendre que la SS est au carrefour de l’Etat, qui a besoin de main-d’œuvre pour faire la guerre et de l’industrie qui a besoin de produire de l’armement, or c’est la SS qui dispose d’un réservoir d’hommes inépuisable, précise Robert Steegmann, la SS va donc louer ces hommes, au prix de 4 Reichmarks pour un manœuvre et 6 Reichmarks pour un ouvrier qualifié. » Tout l’annuaire industriel allemand va s’abonner à ce système particulièrement avantageux : Daimler-Benz, BMW, IG-Farben, etc.

Pour autant, ce système n’est pas vraiment « rentable » au sens d’une économie moderne, d’abord parce que la main-d’œuvre n’est pas forcément qualifiée pour le travail demandé, ensuite parce que les détenus sabotent parfois le travail. Cela n’empêchera pas le régime de confier à des kommandos de Natzweiler la construction des V1 et des V2 dans des usines enfouies dans des galeries souterraines en pleine forêt noire. Mais cela donne un autre point de vue sur l’acharnement des SS à vouloir, jusqu’au bout, emmener les détenus valides d’un camp à l’autre, dans les terribles marches de la mort, alors que les Alliés libèrent les camps les uns après les autres. « Jusqu’au bout, précise l’historien, les SS ont crû que cela réussirait. » C’est aussi ce qui explique la grande mobilité des détenus dans le système concentrationnaire et pourquoi de nombreux survivants racontent leur voyage en enfer, d’un camp à l’autre.

Des expériences médicales sur les déportés

Dans l’histoire du KL Natzweiler, le secret a aussi sa place. Il aura fallu attendre 50 ans et les premiers travaux sérieux des historiens pour en retracer toute l’horreur. « Ici, c’est le bloc du secret, dit Robert Steegmann en pénétrant dans le bâtiment du crématoire, car les détenus n’avaient pas le droit d’y entrer. » Tous savaient parfaitement à quoi servait la grande cheminée surplombant le toit. En revanche, le seconde partie du bloc resta longtemps inaccessible à la vérité. Une dizaine de pièces accueillaient alors les expériences médicales menées par trois professeurs de la Reichuniversität de Strasbourg. Un intime de Himmler, le professeur d’anatomie August Hirt, constitua une collection de squelettes « de la race judéo-bolchévique », avec les corps des juifs et des Tziganes gazés dans la chambre située à l’extérieur de l’enceinte du camp. Otto Bickenbach, médecin, expose des « cobayes » tués au gaz phosgène. Enfin, Eugen Haagen, virologiste inscrit en 1938 sur la liste des nobélisables pour la découverte du premier vaccin contre le typhus va poursuivre ses recherches sur la bactérie. Le premier se suicidera, les deux autres seront condamnés à dix ans de prison, libérés et reprendront leurs activités sans avoir exprimé le moindre remords.

Après guerre, le site du camp servira de prison pour les collaborateurs, jusqu’en 1949. Puis il passera sous la coupe du ministère des Anciens combattants. En 1954, le préfet d’Alsace fait incendier une dizaine de baraquements en bois, totalement insalubres. Aujourd’hui, il en reste quatre, dont la prison et le crématoire. Pourtant, ce camp exemplaire n’a pas encore la place qu’il mérite dans la mémoire collective française. Qui connaît le camp de Natzweiler ? Pour la première fois depuis dix ans, le président Chirac s’y rendra en octobre prochain, afin d’inaugurer le Centre européen du déporté résistant, un musée moderne de 2 000 m². Cela suffira-t-il à mieux comprendre l’histoire tourmentée d’une Alsace brinquebalée entre la France et l’Allemagne de 1870 à 1945 ? Dans les villages alentour, nous confient les gardiens du site, on ne parle jamais du Struthof au sein des familles. Trop de souffrances ? Ou pas assez de mémoire ?

Par David Servenay, rfi.fr