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Paul Ricoeur, la solitude de l’humaniste de fond

 
L’universitaire et philosophe Paul Ricoeur est mort à l’âge de 92 ans, à Châtenay-Malabry, aux « Murs blancs », la communauté fondée par Emmanuel Mounier.
lundi 23 mai 2005.
 
Paul Ricoeur,  universitaire et philosophe était considéré comme l’un des plus importants penseurs français de l’après-guerre. - 4.8 ko
Paul Ricoeur, universitaire et philosophe était considéré comme l’un des plus importants penseurs français de l’après-guerre.

Il était considéré dans le milieu de la philosophie et des sciences humaines comme l’un des plus importants penseurs français de l’après-guerre. Malade depuis plusieurs mois, Paul Ricoeur avait été en 2004 lauréat du prix John W. Kluge, la plus haute récompense américaine pour les sciences humaines. « Il faiblissait peu à peu, comme une bougie peu à peu diminue, il s’est éteint en dormant », témoigne son ami et philosophe Olivier Abel. C’est un paradoxe, mais il en est hélas ! ainsi : dans la philosophie, dont le but ultime consiste, depuis Socrate, à penser par soi-même, il ne fait pas bon de se tenir durablement hors des dogmes majeurs, des Eglises intellectuelles et des courants de pensée qui dominent l’époque. À faire figure d’inclassable, on risque de se voir tout simplement marginalisé. Surtout si, comme dans le cas de Paul Ricoeur, ce refus part de la volonté de déjouer les séductions faciles des pensées qui se veulent « radicales », pour leur préférer des analyses nuancées, fondées sur un dialogue avec les grandes doctrines passées ou présentes.

Évoluant d’une phénoménologie de la volonté à une réflexion sur la symbolique du Mal, puis à un essai d’interprétation de Freud, pour dériver ensuite vers des questions d’herméneutique, et revenir à l’éthique via des considérations sur le temps et la narration, le parcours de Paul Ricoeur a longtemps paru dénué de ligne directrice. Lui-même a d’ailleurs dit, dans ses entretiens (1), que son oeuvre ne portait pas une philosophie au sens propre du terme, qu’elle eût développé de livre en livre, mais qu’elle s’intéressait à des problèmes ciblés, dont chacun dérivait de l’autre à la manière d’un « résidu » - la question de la volonté le conduisant à poser celle de la volonté mauvaise, du Mal, puis de l’inconscient, et cette dernière ouvrant sur le problème plus général du sens et de l’interprétation . Ainsi de suite...

Le résultat de tout cela a été que, jusqu’à une période somme toute assez récente, Paul Ricoeur s’est trouvé, comme son ami Emmanuel Levinas, sous-estimé par la classe intellectuelle française. De fait, il lui faudra attendre le milieu des années 80, avec la publication de son grand ouvrage en trois volumes, Temps et Récit, et l’écho de sa renommée à l’étranger, notamment aux États-Unis, où sa pensée, fécondée par celle de John Rawls, l’auteur de la Théorie de la justice, devait influencer en retour celle de Charles Taylor, pour que l’on daigne enfin s’intéresser à lui.

Né en 1913 dans une famille protestante, Paul Ricoeur connaît une enfance particulièrement tragique : sa mère meurt six mois après sa naissance ; son père est tué lors de la bataille de la Marne en 1915. Elevé avec sa soeur aînée, qui mourra à 23 ans de tuberculose, par ses grands-parents puis par sa tante, ses études de philosophie le fixent à Rennes, où il passe une maîtrise sur « le problème de Dieu chez Lachelier et Lagneau ». A Paris, où il s’installe ensuite, il devient un des habitués des « vendredis » du penseur « existentialiste » chrétien Gabriel Marcel, influencé par Jaspers et Kierkegaard. Car, parallèlement à ses études, Ricoeur est aussi un chrétien engagé. Les rapports entre sa foi et son oeuvre sont cependant beaucoup moins unilatéraux que ne le laisserait suposer la fameuse formule de Sartre, qui le présenta, dans les années 60, non sans un certain mépris, comme « un curé qui s’occupe de phénoménologie ».

Mobilisé en 1939, prisonnier des Allemands, c’est en captivité qu’il découvrira vraiment Jaspers et Husserl. De ce dernier, il traduira d’ailleurs les Idées directrices. Car Ricoeur fut d’abord ce que l’on appelle un « passeur », l’un des plus éminents introducteurs en France de la phénoménologie et de la pensée existentielle de Karl Jaspers. Dans les années 80, il jouera le même rôle pour la philosophie analytique anglo-saxonne, inspirée du « second » Wittgenstein. Créateur, avec Jean Wahl, en 1966, de la collection « L’Ordre philosophique », aux éditions du Seuil, il y publiera aussi bien John Austin (Quand dire, c’est faire) que l’école herméneutique allemande, menée par Hans-Georg Gadamer, ou encore les livres du dernier représentant de l’école de Francfort, Jürgen Habermas.

Ces références donnent le sens de son entreprise générale : à la croisée, comme il l’expliquera lui-même, « de la philosophie réflexive française, de la phénoménologie allemande et de la tradition analytique américaine », son oeuvre se présente comme une tentative de dégager une réflexion ouverte sur la pensée « moderne », notamment les sciences humaines, sans rien céder toutefois de la tradition philosophique de doute et de rigueur. Nourris de lectures, d’un abord parfois difficile, ses livres connaîtront, pour cette raison, durant des décennies, le sort d’ouvrages considérés comme « institutionnels », ou voulant à ce point effectuer la synthèse de tout et de son contraire qu’on n’en apercevait plus le propos original. Son essai sur Freud sera ainsi rejeté avec violence par Lacan, comme « une vision idéaliste et subjectiviste ». Le fait est que, confronté à l’ambition aussi bien du lacanisme que du structuralisme de se vouloir des « sciences » indiscutables, Paul Ricoeur restera toute sa vie, au fond de lui, un humaniste.

Cette volonté de « compro mis », dont il a souvent affirmé qu’elle était le contraire de toute « compromission », le fera apparaître comme un « tiède ». Il fut pourtant l’un des premiers, en France, à dénoncer, après les événements de Budapest en 1956, les égaremements totalitaires du marxisme. Il prit une part active dans la dénonciation de la torture en Algérie, au point d’être menacé par l’OAS et brièvement arrêté en 1961. Et il devait enfin devenir plus tard l’un des plus sûrs soutiens des intellectuels dissidents tchèques.

S’il est difficile de brosser une vision d’ensemble de son oeuvre, un certain humanisme conçu au sens large du terme de la Renaissance, comme une volonté d’élaborer une pensée cultivée et équilibrée, en fournit pourtant le fil conducteur. Il en explique non seulement la logique, mais aussi les partis pris. Dans les années 80, il fut ainsi l’un des inspirateurs intellectuels de la « deuxième gauche » chère à Rocard. Il milita pour la candidature de Delors à la présidentielle de 1995. Mais cela ne l’empêcha pas, quelques mois plus tard, de signer la pétition de soutien au plan de réforme de la Sécurité sociale d’Alain Juppé, qui allait tourner court...

En dépit de ces positions assez « centristes », on lui doit un concept tout à fait éclairant, valable aussi bien pour l’analyse de l’histoire que pour la formation du soi, ce qu’il appelait l’« identité narrative ». Selon lui, les sociétés, comme les hommes, se définissent avant tout par les histoires qu’elles ou ils se racontent : « Une vie ne devient une existence et ne s’appréhende comme telle, écrit-il dans Temps et Récit, que si elle est en quête de narration. »

De même peut-on considérer ses remarques sur le rôle de la métaphore comme une « déviance créatrice du langage », un moyen de faire surgir, de structures langagières a priori closes, une vérité nouvelle, comme une contribution essentielle à la réflexion sur l’essence de l’imaginaire, prolongeant en cela l’oeuvre de Bachelard.

Il fut enfin - ce sera le thème de son dernier grand ouvrage, publié en septembre 2000, La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli -, l’un de ceux qui se préoccupèrent du bon partage à effectuer entre la nécessité d’une fidélité au passé, du désormais fameux « devoir de mémoire », et la réconciliation avec celui-ci, ouvrant la possibilité du pardon.

Il se pourrait d’ailleurs que là réside la véritable postérité de Paul Ricoeur : dans une espèce de sagesse pratique, dont sa vie et son oeuvre apparaissent comme des illustrations presque parfaites. Dans un monde tenté par les déclarations fracassantes et les poses de radicalité et d’originalité, il joua le rôle, selon son expression, d’un « continuateur endetté » (par rapport à la tradition philosophique). Sa grande qualité est peut-être, autrement dit, éthique : prônant une raison élargie, fécondée aussi bien par une foi conçue non tant comme un ensemble de certitudes qu’à la manière d’une symbolisation partagée indispensable à la vie des sociétés, que par une morale, parallèle à celle d’Habermas, d’échange entre les cultures et les individus, son oeuvre, comme l’a relevé son ami Jean Starobinski, est l’une des moins « monologuante » qui soit (2). La philosophie n’était pas, pour lui, un discours de vérité, mais reposait sur l’élaboration de « propositions plausibles », devant conduire, par le dialogue entre elles, à l’établissement d’un « Juste » - titre, au demeurant, de l’un de ses derniers livres, paru en 2001. Un message assurément peu spectaculaire mais fort actuel, qui pourrait donner à ce penseur exigeant et droit, dont le seul « défaut » fut peut-être de se préoccuper trop des autres, la reconnaissance posthume qui lui fut, en grande part, refusée de son vivant.

(1) Magazine littéraire, septembre 2000.

(2) Ibid.

Par Patrice Bollon, lefigaro.fr