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Viggo Mortensen, acteur de « A History of Violence »

 
Viggo Mortensen, 46 ans, acteur de « A History of Violence ». La trilogie adaptée de Tolkien en a fait une star.
mercredi 18 mai 2005.
 
Viggo Mortensen, acteur de « A History of Violence. ». - 4.5 ko
Viggo Mortensen, acteur de « A History of Violence. ».

La moustache, c’est pour les besoins d’Alatriste, film inspiré de romans d’Arturo Perez Reverte qu’il tourne actuellement en Espagne sous la direction d’Agustin Diaz Yanes. D’ailleurs, à le voir là, l’air las dans son épais costume anthracite à fines rayures, on se dit que Viggo Mortensen plaquerait volontiers la Croisette pour retourner à cette affaire courante. Il acquiesce : « Les festivals, ce n’est pas mon truc. Mais pour David Cronenberg, je serais prêt à aller jusqu’au bout du monde... »

Viggo Mortensen-David Cronenberg : l’association peut sembler insolite. Après tout, l’acteur en activité depuis vingt-deux ans est connu du grand public pour son interprétation d’Aragorn, le roi humaniste et romantique du Seigneur des anneaux. Un mégacarton au box-office (le quart de la population mondiale a vu la trilogie qui adapte la saga de Tolkien), aux antipodes de la réussite auteuriste du réalisateur canadien. « Je suis un admirateur de Cronenberg depuis longtemps, rétorque le grand type au cheveu en bataille, et, si j’ai fait des films commerciaux, j’en compte aussi d’autres plus personnels... » Absolument. Ça n’est d’ailleurs pas pour les oubliables Daylight, Massacre à la tronçonneuse III et autre Meurtre parfait qu’on fantasmait depuis longtemps à l’idée de le rencontrer.

Sensualité sulfureuse. Plutôt pour Indian Runner de Sean Penn (1991), où il joue un vétéran de la guerre du Vietnam qui revient au pays tendu comme une arbalète, aussi imprévisible, fascinant et inquiétant que son frère flic est rangé, commun et rassurant. Mortensen y crève l’écran, présence électrique à la sensualité sulfureuse, et en même temps comme dématérialisée : regard perçant mais qui semble ne s’arrêter sur rien, démarche fluide et furtive, comme sur des coussins d’air. Exactement tel qu’on le perçoit ce jour, qui s’échappe de l’interview en prenant des photos de Cronenberg assis à la table d’à côté, répond avec un luxe de détails quand il sait pourtant que, en vingt minutes, il y a peu de chances de faire le tour de quoi que ce soit ­ « Laissez-moi finir, sinon on ne va pas y arriver... », coupe-t-il quand on l’interrompt, voix douce mais irritation palpable.

Sur les tournages, Viggo Mortensen a la réputation d’être précisément l’inverse, acteur hypermotivé et d’une générosité sans bornes. David Cronenberg encense ce « maniaque du détail, très concentré, attentif à tout, qui veut savoir comment son personnage bouge, se déplace et s’habille... Il a vraiment tenu un rôle actif dans la création de Tom Stall (le héros, ndlr), jusqu’à son environnement ». Il a notamment apporté des objets personnels ­ une tirelire en forme de tête de poisson ( !), des photos d’oiseaux, de paysages... Idem pour le rôle d’Aragorn, qu’il a pourtant accepté au pied levé, pour remplacer un acteur qui ne faisait pas l’affaire, et parce que l’idée enthousiasmait son fils, fan de Tolkien.

Dent cassée. Ses partenaires abondent en anecdotes : chaque soir, il envoyait un fax de plusieurs pages au réalisateur Peter Jackson pour lui faire part de ses impressions, trimballait partout son épée, assurait lui-même les scènes de combat, quitte à s’y casser une dent (« Vous n’avez qu’à la recoller à la super glu », aurait-il suggéré avant d’aller en armure chez le dentiste)... Et tous de souligner une humilité extrême qui lui a valu ce surnom, « Non-ego Viggo ». « C’est juste ma façon de faire ce métier, nuance-t-il. Pour moi, un film est une collaboration visant à raconter une bonne histoire, avec un vrai propos. » D’où le plaisir qu’il a eu à tourner avec Cronenberg : « A History of Violence ne se contente pas d’évoquer la violence en Amérique, mais questionne aussi l’autorité, notamment masculine. »

Un acteur « intellectuel », antithèse du tout-venant hollywoodien : voilà l’autre réputation de Viggo Mortensen. Peintre, photographe, musicien, poète, éditeur, polyglotte né à Manhattan d’un père danois et d’une mère américaine, il réside à Venice Beach plutôt qu’au coeur de Los Angeles, aime la solitude (il est divorcé d’une chanteuse de groupe punk et séparé de la fille du peintre Julian Schnabel), possède des chevaux, donne généralement ses interviews pieds nus, boit toute la journée du maté, cite Kant, Rilke... « Cette image, c’est de la création de publicitaire », balaie-t-il en regardant ailleurs. En revanche, il s’anime à l’évocation de la Passion de Jeanne d’Arc de Dreyer (1928), « film d’une force et d’une pertinence intactes, grâce notamment à l’interprétation de Falconetti ». L’étranger au bûcher des vanités se consume pour la brûlée vive : la boucle est bouclée.

Par Sabrina CHAMPENOIS, liberation.fr