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Ayaan Hirsi Ali , l’insoumise de La Haye

 
Le 11 septembre 2001, à Amsterdam, Ayaan Hirsi Ali se trouvait à son bureau dans un think tank (organe de réflexion) du PvdA (Parti du travail, social-démocrate). Une vive agitation se fit soudain entendre à l’étage du dessous, où œuvrait l’équipe de campagne du parti. Ayaan est descendue, un peu énervée : "Pourriez-vous faire un peu moins de bruit ?" Puis elle s’est jointe, bouche bée, à la petite foule réunie devant CNN.
mercredi 18 mai 2005.
 
Ayaan Hirsi Ali veut
Ayaan Hirsi Ali veut "libérer les femmes d’une religion et d’une culture musulmanes qui leur sont hostiles."

A l’époque, Ayaan partageait sa vie avec un garçon sans être mariée, buvait volontiers de l’alcool, horrifiait ses parents traditionalistes mais priait encore Allah. D’origine somalienne, elle avait été élevée en terre d’islam. Quand le second avion s’écrasa sur le World Trade Center, Ayaan Hirsi Ali fit une prière : "Dieu, faites que ce ne soit pas un musulman qui ait fait ça."

Dieu ne l’entendit pas et les journaux publièrent la lettre laissée par le kamikaze Mohammed Atta. Ils conclurent que les terroristes avaient agi au nom d’Allah. Autour de la machine à café, dans le bureau de la fondation, un cadre du PvdA haussa les épaules : "Cet attentat n’a rien à voir avec l’islam." Ayaan lui répondit : "Tout ce qui est dans cette lettre, je l’ai lu et entendu depuis ma naissance. Je le connais par cœur. Et, il n’y a pas si longtemps, j’aurais pu être un des kamikazes."

Ayaan Hirsi Ali a 35 ans. La musulmane très pieuse qu’elle fut dans sa jeunesse est devenue l’une des principales ennemies des islamistes radicaux, aux Pays-Bas, sa patrie d’adoption, comme ailleurs. Ces jours-ci, dans les rues de Paris où elle est l’invitée du ministère des affaires étrangères, les passants se retournent sur son visage sublime, sa silhouette longue et mince moulée dans un tailleur-pantalon bordeaux, les cheveux ramassés en chignon. Ses six gardes du corps (deux Néerlandais et quatre Français) ne la quittent pas d’une semelle. Bientôt, elle embarquera dans sa voiture blindée. Puis retrouvera son bureau du Parlement de La Haye, où elle exerce un mandat de députée du VVD, le parti libéral, depuis janvier 2003. Un véritable bunker, sans fenêtre, sous surveillance permanente.

Le 2 novembre 2004, le cinéaste néerlandais Theo Van Gogh était assassiné dans une rue d’Amsterdam. Le court métrage qu’il venait de réaliser, Submission Part I, montrait des femmes victimes de violences, la peau tatouée de versets du Coran et portant des vêtements transparents. La scénariste n’était autre qu’une jeune députée d’origine somalienne, Ayaan Hirsi Ali. Theo Van Gogh fut retrouvé égorgé, le poignard du crime planté dans la poitrine. Une lettre y était accrochée : cinq pages écrites par le meurtrier (Mohammed Bouyeri, un jeune homme d’origine marocaine), destinées à Ayaan Hirsi Ali et la menaçant de mort. Une fatwa d’un nouveau genre contre celle qui entend user de la provocation pour agiter les consciences musulmanes et les amener vers "une époque des Lumières" . Qui osa aussi critiquer le prophète Mahomet ou faire cette déclaration dès novembre 2001 : "L’islam actuel n’est pas compatible avec les présupposés de l’Etat de droit occidental."

Il y a un mois, à New York, Ayaan Hirsi Ali a croisé l’écrivain britannique Salman Rushdie. En 1989, quand ses Versets sataniques valurent à Rushdie la fatwa lancée par l’ayatollah Khomeiny, Ayaan avait 20 ans et habitait Nairobi, au Kenya. Dans le quartier de réfugiés somaliens où elle vivait, la rumeur évoquait un ouvrage honteux, écrit de la main de Satan. Quinze ans plus tard, alors que vient de paraître son livre Insoumise (Ed. Robert Laffont), décryptage des mécanismes d’un islam dépeint comme misogyne et réfractaire à toute liberté individuelle, voilà qu’Ayaan se retrouve à son tour dans le rôle du diable. "Salman Rushdie m’a dit : ’Ne vous laissez pas aller à devenir folle, même si cette situation rend fou’, raconte-t-elle en souriant. Il m’a conseillé de donner toute leur valeur aux petites choses de la vie. C’est ce que je fais. Héler soi-même un taxi, par exemple, c’est une vraie joie."

Avant d’en arriver là, Ayaan Hirsi Ali a connu plusieurs exils. Elle est née en Somalie en 1969, l’année même où arrive au pouvoir le dictateur marxiste Mohamed Siyad Barre. Le père d’Ayaan, Hirsi Magan Isse, qui a fait des études en Italie et à l’université Columbia de New York, s’affiche comme un opposant au régime et prend la tête d’un mouvement de guérilla proche du Front démocratique pour le salut de la Somalie. A la naissance de sa fille, il est en prison. En 1976, il est obligé de s’enfuir à l’étranger. Sa seconde épouse, la mère d’Ayaan, va le suivre avec ses trois enfants.

Trois enfants ? Leur grand-mère n’en comptait qu’un seul. Car la fratrie d’Ayaan se composait de deux filles et d’un fils. Dans la tradition islamiste intégriste, où seul le fils est compté, l’addition est claire : 2 + 1 = 1. "Cela nous énervait beaucoup" , reconnaît Ayaan.

Pour elle, c’est l’une des rares notes discordantes dans un milieu et des traditions qu’elle approuve alors jusqu’au fanatisme. "L’islam était notre religion, notre politique, notre idéologie, notre morale, notre justice, notre identité."

Ayaan est une petite fille sage et sérieuse, admirant à la fois sa mère, soucieuse de faire respecter la religion à la lettre, et son père, héros politique dont les études en Occident n’ont pas ébranlé la foi, quoique l’ayant convaincu de faire quelques entorses aux coutumes : initiateur des campagnes d’alphabétisation, il exige que ses filles poursuivent des études et s’oppose à leur excision. Ayaan et sa sœur étudient. Mais leur grand-mère intervient pour les faire exciser à l’âge de 5 ans, en cachette de leur père.

Ayaan est obéissante. Soumise à son destin d’errance sur les traces d’un père clandestin, elle part, à l’âge de 6 ans, pour l’Arabie saoudite. Accepte sans bonheur d’aller en robe verte, la tête serrée par un voile. Subit le rigorisme religieux, et aussi les cloques provoquées par la chaleur sous la robe. La famille migre ensuite en Ethiopie, terre d’exil de l’opposition somalienne, puis au Kenya.

Dans son école pour filles, à Nairobi, les élèves manquent souvent à l’appel. Pour Ayaan, c’est une première alerte dont elle n’a pas encore pleinement conscience. Toujours soumise à la volonté d’Allah, elle découvre peu à peu la destinée de ses camarades absentes de la classe : elles ont été données en mariage. "Il m’arrivait de les rencontrer un an ou deux après. Il ne restait plus rien d’elles. Toutes étaient devenues des usines à fils."

En 1992, c’est au tour d’Ayaan d’être promise en mariage. Le moment, aussi, de sa première révolte. Elle a 23 ans. Son père a arrangé l’affaire avec un cousin canadien qu’elle ne connaît pas. Du Kenya, elle rejoint l’Allemagne, d’où elle doit s’envoler pour le Canada. Sur place, un Allemand d’origine somalienne se charge de veiller sur elle et de tout mettre en ordre pour son départ. Les formalités prennent du temps. Ayaan Hirsi Ali décide soudain de s’enfuir. Une fois à la gare, elle pense à gagner l’Angleterre, pays dont elle maîtrise la langue, mais, sans trop réfléchir, prend finalement un train pour les Pays-Bas.

Dès son arrivée, elle loge dans des foyers d’hébergement, obtient le statut de réfugiée politique et vit en accéléré, comme pour rattraper ses années sans révolte. De femme de ménage, elle devient traductrice pour les services sociaux auprès de femmes ayant fui la violence de leur mari ou de leur père. Elle étudie les sciences politiques, rejoint le Parti du travail. Et commence à faire du bruit.

Treize ans après son "évasion" , la voici dans son tailleur-pantalon bordeaux. Souriante et déterminée, le visage très doux, un charisme de femme d’Etat. Ses positions publiques contre l’islam dérangent tout le monde : d’abord certains musulmans, qui ne tardent pas à menacer celle qui a apostasié sa foi, insulte Mahomet et ne cesse de dénoncer l’oppression dont sont victimes les musulmanes ; le parti chrétien-démocrate (CDA) de la coalition gouvernementale, ensuite, dont la politique d’intégration vise à préserver l’identité culturelle des personnes immigrées, promeut le communautarisme et le développement des divers courants religieux à grand renfort de subventions publiques ; et enfin ses collègues et employeurs du PvdA, embarrassés que l’une des leurs puisse trouver "paresseuses" leurs théories du multiculturalisme et qualifier publiquement l’islam de "religion arriérée" . "La colonisation et l’esclavage ont créé en Occident un sentiment de culpabilité qui conduit à trouver formidables les traditions venues d’ailleurs, analyse-t-elle. C’est une attitude paresseuse, voire raciste."

Dans sa croisade, Ayaan Hirsi Ali s’est ainsi trouvé un modèle : la France. Ses écoles laïques et républicaines, l’organisation de son système policier et judiciaire de lutte antiterroriste en font, à ses yeux, "l’Etat le plus fort" pour contenir les extrémismes et éviter au maximum l’affrontement entre "une extrême droite nationaliste et une extrême droite islamiste" .

Quelques jours après les attentats du 11 septembre 2001, Ayaan Hirsi Ali publie un article contre l’islam et reçoit ses premières menaces de mort. Elle devient une figure majeure de la vie politique néerlandaise. Le Parti du travail, qui tient aux voix de la communauté musulmane, se tortille. Ayaan condamne le communautarisme, invite à plus de vigilance quant aux accréditations des écoles coraniques, vante les mérites de la laïcité à la française, n’hésite pas à critiquer les limites du discours tenu par les travaillistes. Beaucoup d’entre eux ne la regrettent pas lorsqu’elle quitte le parti pour être élue députée sous l’étiquette du VVD, le parti libéral.

Celui qui la convainc de rejoindre cette formation politique n’est autre qu’un certain Frits Bolkestein. Le commissaire européen fut le premier à remettre en question la politique d’intégration néerlandaise, au début des années 1980. "J’aime la France pour la laïcité, mais je la déteste pour ce qu’elle dit de Frits Bolkestein" , lance Ayaan Hirsi Ali, avant d’ajouter, non sans humour : "Je trouve bien hypocrites ces Français qui s’indignent contre le projet de directive Bolkestein - qui établissait la libre circulation des services au sein de l’Union sur le principe du ’pays d’origine"’ - alors que les mêmes ne rechignent pas à travailler en Afrique ou en Inde en percevant leurs salaires français...

Comment une jeune femme de 35 ans, noire, féministe et si indépendante, justifie-t-elle sa position au sein du "parti des patrons" ? Ayaan Hirsi Ali n’est pas dupe : sans adhérer à ses thèses "à 100 %, sinon je serais dans une nouvelle secte" , dit-elle, elle réagit en pragmatique et sait tirer parti des intérêts des "patrons" : "Ils ne sont pas dogmatiques. Une politique vigoureuse d’intégration fournira de nouveaux cadres aux grandes entreprises et leur permettra de conserver leur statut, leurs belles villas et leur richesse." Avant tout, elle sait gré aux libéraux de placer au premier plan la liberté individuelle. Donc celle des femmes.

Elle a déjà obtenu la ratification de sa proposition de loi visant à condamner l’excision et rédigé un rapport parlementaire sur l’intégration économique des femmes musulmanes. Elle appelle à l’intransigeance contre les violences domestiques et les mutilations sexuelles et veut que les "crimes d’honneur" relèvent des dispositions prévues pour réprimer les actes terroristes.

Depuis l’assassinat de Theo Van Gogh, Ayaan Hirsi Ali n’a plus de vie. Toujours sous surveillance, elle a habité une base navale d’Amsterdam, changeant de lieu presque chaque nuit avant de s’exiler quelque temps aux Etats-Unis. Puis, n’en pouvant plus, elle a exigé d’habiter une maison dont elle ne bouge plus. Chez elle, à La Haye. "Le métier de femme politique est déjà difficile, cette vie-là le rendait impossible" , constate-t-elle. Elle commence tout juste à reparler à sa mère et n’a presque plus de contacts avec son père. Celui-ci ne lui pardonne pas de "souiller" l’islam en même temps que son nom et son honneur. Il vit à Londres avec sa première femme, qu’il a fini par réépouser après quatre mariages.

"Je ne regrette rien, dit encore Ayaan Hirsi Ali en vous regardant droit dans les yeux. Je continue. Mon seul but est de libérer les femmes d’une religion et d’une culture musulmanes qui leur sont hostiles." L’un des chapitres de son livre s’intitule "Dix conseils aux musulmanes qui veulent s’échapper" .

Par Jean-Pierre Stroobants et Marion Van Renterghem, lemonde.fr