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Manderlay de Lars Von Trier

 
Tandis que le côté sombre de la force s’était révélé, dimanche 15 mai à Cannes, dans l’ultime épisode de La Guerre des étoiles, Lars von Trier a présenté lundi, avec toute la force de son côté sombre, Manderlay, le deuxième volet de sa trilogie américaine, après Dogville (2003).
mardi 17 mai 2005.
 
Bryce Dallas Howard et Lars Von  Trier lors de la présentation de Manderlay. - 3.8 ko
Bryce Dallas Howard et Lars Von Trier lors de la présentation de Manderlay.

Peu de changement au programme, sinon le remplacement de Nicole Kidman par Bryce Dallas Howard dans le rôle principal, celui de Grace. Le plus génial des phobiques danois y poursuit sa réflexion, claquemuré dans un décor réduit à une abstraction minimaliste, où il a convoqué à titre d’expérience un certain nombre d’acteurs internationaux, à majorité américains. On y reprend les choses où on les avait laissées, après le départ de Grace etde son père mafieux (William Dafoe) deDogville. Arrêtés devant une plantation du sud des Etats-Unis, ils s’apprêtent à repartir quand une femme noire, surgie de nulle part, supplie Grace de l’aider à sauver un jeune homme auquel on va donner le fouet.

Nous sommes en 1933, l’esclavage a été aboli aux Etats-Unis depuis soixante-dix ans. Grace découvre, dans ce lieu anachronique, une communauté vivant selon les anciennes coutumes du Sud esclavagiste, dirigée par une vieille femme qu’on appelle Mam (Lauren Bacall). Avec le concours de ses hommes de main, Grace fait libérer le jeune homme puis décide, contre la volonté de son père qui l’abandonne en compagnie de quelques gorilles, de demeurer quelque temps à Manderlay pour y émanciper les esclaves.

Ce qui se déroule ensuite relève d’une dialectique si insolemment ironique qu’elle risque fort d’être mal comprise. On y voit Grace, animée du zèle des néophytes, tenter d’inculquer le goût de la liberté et le sens de la démocratie à une communauté noire qui se montre rétive, voire hostile à ses enseignements. Wilhelm (Danny Glover), le vieux sage, finit ainsi par lui faire comprendre que la nomenclature raciste consignée dans le livre légué par Mam n’a été écrite par nul autre que lui-même, en vertu du "moindre mal" que celui-ci suppose, eu égard aux moeurs de la société américaine.

REFUS DU MANICHÉISME

Pris de vertige, le spectateur s’insurge d’abord contre l’ignominie d’une philosophie spécieuse qui semble prôner la participation des victimes à leur propre asservissement. Mais il s’agit exactement du contraire : de l’incapacité de l’Amérique à consentir à cette émancipation, quand bien même le cinéaste entretient le doute de manière suffisamment durable pour confirmer sa réputation de perversité. C’est justement ce qui fait le prix de ce film qui nous parle de l’Amérique.

Son refus du manichéisme et de la rédemption, son mépris des morales qui fondent la justesse d’une cause, sa remise en question de quelque Constitution que ce soit. Même constat sur le plan esthétique : tout ce qui fait la (juste) gloire du cinéma américain (le mouvement, l’action, l’espace, l’espérance du rêve, la transparence de l’illusion) est pris à rebours. Quatre planches en guise de décor, un fond aussi noir que la métaphysique de von Trier, des marques aux sols, des acteurs artificiellement éclairés, des dialogues de théâtre, un acte de foi dans la puissance performative du langage : tout un dispositif de distanciation mentale et de dévoilement de l’illusion qui vient de la tradition dramatique du Vieux Continent.

Tout cela pour suggérer qu’on aura eu, durant tout le film, la cause de son possible malentendu sous les yeux, sous les espèces de son héroïne, Grace, avec sa bonne conscience, sa conviction d’incarner le droit, ses fantasmes sexuels inavoués, sa foi dans l’action individuelle et sa croyance dans la rédemption collective. C’est en somme une image revisitée de l’Amérique que Manderlay propose, corrosive, sombre, empreinte d’un pessimisme métaphysique irrecevable dans le Nouveau Monde, et dont il n’est pas certain qu’il faille la circonscrire à 1933.

Par Jacques Mandelbaum, lemonde.fr