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Quand le roman vient au secours de l’information

 
Peut-on tout écrire ? Les auteurs de L’Omerta française, document qui démontrait comment la loi du silence agit pour enterrer des scandales à tous les niveaux du pouvoir, publient cette fois-ci un roman, Mafia chic (Fayard), un récit « imaginaire bien sûr, si ce n’est que ces événements se passent aujourd’hui en France... »
mardi 17 mai 2005.
 
Le Roman vient au secours de l’information.  (Dobritz). - 3.6 ko
Le Roman vient au secours de l’information. (Dobritz).

Sophie Coignard, journaliste, et Alexandre Wickham, éditeur, justifient ainsi le recours à la fiction : « N’est-elle pas désormais le dernier moyen de chroniquer l’époque et de laisser s’exprimer le mauvais esprit ? »Qu’en est-il réellement ? Y a-t-il, en France, des faits avérés que l’on ne puisse raconter que sous le masque de la fable ? Oui. Claude Durand, PDG des Éditions Fayard, peu suspect de pusillanimité - c’est lui qui édita l’ouvrage de Péan et Cohen sur Le Monde - confirme : « Certaines informations dont on a la conviction absolue qu’elles sont vraies ne peuvent être publiées parce qu’il est impossible de le démontrer au sens juridique du terme. » Depuis une dizaine d’années, en effet, la multiplication des procès en diffamation, ou pour atteinte à la vie privée, touche l’édition au coeur.

Laurent Beccaria, fondateur et directeur des Éditions Les Arènes, se souvient d’avoir publié, en 1993, un pavé sur l’affaire Villemin où se trouvaient mis en cause une dizaine d’avocats et de journalistes, sans avoir même songé à le soumettre à son conseil. Inimaginable désormais, affirme celui qui a dû affronter vingt procès après la publication de Noir Silence, un livre sur la politique française en Afrique ; ou à cinquante procédures contre Révélations de Denis Robert... A ce jour, alors que la bataille judiciaire touche à sa fin, il a versé seulement un euro de dommages et intérêts. Mais que de temps perdu...

Dorénavant, la relecture par un avocat est une obligation, ce qui ne va pas sans risque, reconnaît Jean-François Colosimo, éditeur à la Table Ronde. « L’avocat cherche à se protéger. Il fait en sorte de rendre anodin tout passage litigieux pour justifier ses émoluments auprès du PDG. »

Pourtant, c’est à l’éditeur de prendre ses responsabilités. Les indépendants, qui ne le sont pas devenus pour rien, sont catégoriques. « Si l’on applique à la lettre la loi sur la diffamation, on ne peut rien publier ! », affirme Laurent Beccaria. Par conséquent, l’éditeur doit composer, louvoyer. Au risque d’édulcorer les manuscrits. Ce qui fait dire à Guy Birenbaum, qui a fondé, il y a un an, les Éditions Privé qu’« il n’y a pas de censure, il n’y a que de l’autocensure » ! Malgré leur vulnérabilité économique face à d’éventuels dommages et intérêts, ils osent pourtant. Il faut dire qu’ils ne rendent de compte qu’à eux-mêmes.

Il en va autrement pour ceux qui appartiennent à un groupe. « Évidemment, la concentration de l’édition au sein de sociétés qui ont d’autres intérêts industriels et financiers aboutit à une forme d’autocensure. La liberté d’expression y est pourtant grande » », affirme Jean-François Colosimo, qui fut éditeur chez Lattès, propriété de Lagardère. Un propos auquel souscrivent Claude Durand et Roland Blondon, éditeur chez Calmann-Lévy, tous deux dépendant également de Hachette ; Sylvie Delassus, éditrice chez Robert Laffont, affirme qu’il en est de même au sein du groupe Editis. Liberté, certes, mais bien comprise. « Il est inopportun que les maisons d’un groupe desservent leurs intérêts. On ne se tire pas une balle dans le pied », poursuit Jean-François Colosimo.

Deux exemples. Lorsque Laurent Beccaria travaillait chez Plon, un livre de Denis Robert, Pendant les affaires, les affaires continuent, fut annulé in extremis : « Je ne veux pas payer 200 000 francs de dommages et intérêts pour un livre tiré à 2 000 exemplaires », lui expliqua-t-on. Beccaria proposa l’ouvrage à Stock, qui le publia : 90 000 exemplaires, et pas l’ombre d’un procès ! Mais quelques années plus tard, le même éditeur se voit refuser par le patron de Stock un manuscrit sur les relations nucléaires entre la France et l’Iran. Explication ? « C’était au moment de la privatisation de Thomson. Lagardère (NDLR : auquel appartient Stock) était sur les rangs. Dès qu’un livre mentionnait Chirac, il fallait le faire viser par la direction générale. » Pour le publier, Laurent Beccaria créa sa maison d’édition.

La multiplicité des maisons d’édition garantit donc la liberté d’expression. De l’avis unanime de la profession, un bon livre d’investigation trouve toujours un éditeur.

L’ultime censure, et la plus pesante, selon Jean-François Colosimo qui, sur ce point au moins, tombe d’accord avec Alexandre Wickham, étant le « politiquement correct ». Les minorités, qu’elles soient religieuses, ethniques ou sexuelles, sont des sujets sensibles. « Des groupes surveillent le moindre dérapage verbal », reconnaît Roland Blondon. Autre tabou, « la Résistance, à laquelle nous ne touchons plus qu’avec des pincettes », assure Wickham.

D’autant que le politiquement correct, tout comme les pressions qui s’exercent par le biais de circuits officieux, pèse plus encore sur la presse et la télévision. Laurent Beccaria se souvient de la parution de l’ouvrage de Dominique Lorentz, Une guerre : « L’auteur avait été interviewé par un journaliste de L’Événement, mais Georges Benamou avait annulé le papier. Stéphane Paoli, qui voulait l’inviter, en a été dissuadé par Pierre Péan. Une dépêche AFP avait été rédigée avant d’être retirée du fil par le chef du service politique... » Sophie Delassus tempère les choses : « Bien sûr qu’il y a des réseaux. Ils ont toujours existé. Mais on exagère leur pouvoir. Ne cédons pas à la paranoïa. »

C’est bien le danger du roman à clé. Laurent Beccaria, qui lui-même publia en 1998 une fiction politique, Tout va bien puisque nous sommes en vie, rédigée par Denis Robert à partir des confessions de Chantal Pacary, femme d’un faux facturier du RPR, conserve de cet ouvrage un souvenir mitigé : « On joue avec les fantasmes. On avance masqué. On se soustrait à l’exigence nécessaire de vérification et au principe de contradiction. »

En fait, documents et romans n’ont pas le même objet. Selon Sophie Coignard, « le document démontre tandis que le roman montre. Il donne à voir une époque, rend compte d’une ambiance, témoigne de toutes sortes de détails insolites, exprime les passions ». Les auteurs de fiction politique défendent ce qu’ils considèrent comme un genre à part entière, qui a ses lettres de noblesse. Eric Zemmour, qui en relança l’an dernier la vogue avec la publication de L’Autre (Denoël), cite Illusions perdues de Balzac et Leurs figures de Barrès. Claude Durand, grand amateur de fictions politiques américaines, est tenté d’y voir un nouvel espace de fécondité pour la littérature hexagonale. Pour Alexandre Wickham, le modèle du genre est American Tabloid, de James Ellroy. « La fiction politique est devenue indispensable pour retrouver la réalité derrière la mise en scène de l’actualité et de leur propre personne par les hommes politiques, mise en scène relayée par les journalistes transformés en attachés de presse », constate Eric Zemmour. « L’édition est le média par excellence de la liberté d’expression », conclut Roland Blondon. Là-dessus, partisans du document et tenants du roman se rejoignent.

Par Astrid de Larminat , lefigaro.fr