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Shanghai Dreams de Wang Xiaoshuai

 
Shanghai Dreams de Wang Xiaoshuai relate un épisode occulté de l’histoire chinoise .
mardi 17 mai 2005.
 
Scène du film
Scène du film "Shanghai Dreams" de Wang Xiaoshuai.

Vers le milieu des années 60, le gouvernement chinois, craignant un conflit avec l’Union soviétique, exige que les usines les plus importantes stratégiquement s’installent à l’intérieur du pays pour y former une « troisième ligne de défense ». Assignés par l’État, des milliers d’ouvriers sont ainsi contraints de quitter leur terre natale pour rejoindre les terres arides de la Chine de l’Ouest. Au fil des années, venus de Shanghaï, Pékin, Shenyang et Harbin, les familles s’organisent une nouvelle vie sur leur terre adoptive.

L’histoire de Shanghai Dreams se déroule au début des années 80 à Guiyang, la capitale de la province de Guizhou. Qing Hong a 19 ans. Elle a grandi loin de la ville et vit son premier amour. Son père n’aspire qu’à rentrer à Shanghaï.

« Ce film est ancré dans mes souvenirs, raconte le réalisateur Wang Xiaoshuai. Ma mère travaillait dans une usine qui produisait des périscopes pour les sous-marins et il lui a été demandé de partir pour Guiyang alors que j’avais deux mois. J’y suis resté treize ans. Nous étions là quelque 2 000 Shanghaïens installés dans une cité ouvrière, en vase clos. Les contacts avec les paysans de la région étaient quasiment inexistants. Les parents ne rêvaient que de retrouver leurs racines. »

Le réalisateur a tourné sur les lieux mêmes de son enfance : « J’ai retrouvé plus tard des amis qui avaient fui Guiyang et qui m’ont raconté ce qu’ils avaient vécu. A l’époque, s’enfuir portait à de graves conséquences. Chacun se voyait attribuer un certificat de résidence sans lequel il n’était plus possible de travailler, donc de manger et d’inscrire les enfants à l’école. Le scénario est basé sur des faits réels. » Shanghai Dreams traverse les dilemmes de ses personnages. Les enfants, élevés à Guizhou, ne comprennent pas pourquoi leurs parents veulent repartir. Ils ont grandi sur place. Ils se sont fait leurs amis. Adolescents, ils sont tombés amoureux. « Shanghaï ne représentait rien pour moi », se souvient Wang Xiaoshuai. Les parents, eux, à leur arrivée, bénéficiaient d’un niveau de vie bien supérieure aux paysans locaux. Le temps passant, ils ont fini par vivre moins bien qu’eux. « Il leur était impensable et même inacceptable d’imaginer un tel destin pour leur fils ou leur fille. »

Inévitablement, le fossé générationnel s’est creusé. Profondément. « Cela commençait par de l’inattention au sein de la famille, se souvient le cinéaste. Puis l’indifférence se développait. Certains jeunes finissaient par s’enfuir pour vivre leur vie comme ils l’entendaient. Je n’avais que treize ans quand j’ai quitté la province, mais il a fallu m’attraper de force le jour du départ. »

Avec ou sans l’assentiment de leurs enfants, de nom breux parents, profitant de l’ouverture, ont finalement rejoint leur ville natale. Certains jeunes adultes ont préféré rester. D’autres ont tenté de s’installer à la ville. « J’ai de nombreux amis qui, décidés à faire du commerce à Shenzen, l’ont vite regretté et sont revenus vivre à Guizhou », ajoute Wang Xiaoshuai.

Dans cette partie reculée et encore peu évoluée de la Chine, le tournage n’a pas été simple : « La principale difficulté a été de se faire comprendre des responsables de l’usine. Ils craignaient que l’on ne transmette une image négative de leur fabrique délabrée. Il a fallu également convaincre les habitants que nous n’étions pas là pour les juger puisque, nous-mêmes, nous étions des « locaux ».

Le film se déroule en 1983 et 1984, tandis que la Chine commence son ouverture et alors que le gouvernement durcit la loi à l’encontre des criminels sociaux. « C’est une période dont les politiques refusent de parler, encore aujourd’hui. De la même façon, ils sont toujours restés extrêmement discrets concernant les milliers de familles arrachées à leurs racines et déplacées dans le pays. C’est d’abord à tous les Chinois que je m’adresse. Non pas pour juger, ni critiquer ni exprimer une révolte, mais pour que chacun sache ce qui s’est passé. »

Par Sophie Latil, lefigaro.fr