Portail de la Poésie et de la Culture
 
 

Tristan Egolf : Le seigneur des Porcheries

 
Le seigneur des Porcheries est le premier roman de Tristan Egolf. L’histoire de son édition est à faire palir d’envie toutes les personnes en mal de publication...
samedi 16 avril 2005.
 
Le seigneur des Porcheries de Tristan Egolf. - 4.8 ko
Le seigneur des Porcheries de Tristan Egolf.

Tristan Egolf est un jeune auteur américain, né en 1971. A 25 ans, cet amateur de musique punk vient à Paris et, pour subsister, joue de la guitare sur le Pont des Arts. Un jour de novembre 1996, une jeune fille émue de le voir jouer sous la pluie et dans le froid lui propose d’aller boire un café... et cette jeune fille n’est autre que Marie Modiano, la fille de Patrick, l’auteur , entre autres, de La rue des Boutiques Obscures. Elle présente le manuscrit à son père qui est immédiatement emballé et pour cause ! Il le soumet au comité de lecture de Galimmard qui en acquiert les droits mondiaux ! Et hop le tour est joué ! Le livre est édité dans la prestigieuse collection « Du monde entier » ! Il faut préciser qu’auparavant plus de 70 éditeurs américains avaient refusé de le publier ! Les Etats unis n’auraient-ils donc plus envie de publier les dignes héritiers de Dos Passos, Steinbeck, Faulkner ? Parce que c’est bien d’un roman de cette veine qu’il s’agit, une peinture impitoyable des Etats Unis d’aujourd’hui ! Le sous titre du roman annonce la couleur « le temps venu de tuer le veau gras et d’armer les justes ». Le style d’Egolf est décapant, rageur, nerveux et sombre.

C’est l’histoire de John Kaltenbrunner et de son destin à Baker, sinistre bourgade du Midwest ravagée par l’alcool unique occupation d’une population bigote, raciste, bourrue, ignare, méchante et miséreuse, dans la Pullman Valley . Le récit est un sorte de recueil de souvenirs à posteriori , souvenirs d’un certain Wilbur Altemeyer. Dès le début de la lecture on sait qu’il y a quelquechose à démêler, quelque fait méritant de retracer l’histoire de John, de dire le pourquoi du comment ce qui, évidemment, est un très bon procédé pour alimenter le suspens et la tension. Ford Kaltenbrunner, DRH de l’exploitation minière Castor, demande au début du roman à ce qu’on lui donne directement les vestiges archélogiques trouvés lors des travaux car cela a la facheuse conséquence de ralentir l’avancement des choses : il récupère et dissimule de nombreuses pièces archéologiques y compris un mammouth. Cette technique lui permet de s’élever dans la hiérarchie de l’exploitation. Mort accidentelle ou non, Ford meurt à 38 ans laissant sa veuve enceinte. Celle-ci vit alors recluse et donne naissance quelques mois plus tard à John Kaltenbrunner. Le petit John grandit et s’attelle alors qu’il n’a pas 10 ans à remettre la ferme familiale sur pied, se lance dans l’élévage de pigeons voyageurs puis de poulets (34 poules et 6 coqs), insiste ensuite pour avoir des moutons. La mère inquiète et passive ne peut qu’obtempérer mais son gamin lui fout la trouille. Il fait d’ailleurs froid dans le dos à toute la communauté de Baker : à l’école, il n’a pas d’amis. Des enfants de l’école s’en prennent une nuit à la ferme et saccagent tout. C’est le début de la lutte entre John Kaltenbrunner et la communauté qui ne souffre pas l’existence de cet enfant hors norme. " A onze ans, John avait ficelé son emploi du temps quotidien dans les moindres détails. Du lit à l’auge et de la cuisine au tracteur, du sevrage à la traite et de la tonte au congélateur, de l’incubateur au poulailler et de la mue à l’abattage, tout tombait exactement en place selon un ordre parfaitement minuté. Ainsi, il effectuait sa deuxième série de corvées de nourrissage et de soins dès l’instant où il rentrait de l’école. Après cela il consacrait une heure et demie aux tâches diverses : nettoyage, réparations et bricolages en tout genre. "

La volonté, la détermination et l’entreprise délirante de ce gamin font froid dans le dos. Sa particularité le rend détesté, haï et craint de toute la communauté de Baker, peuplade d’alcooliques, de paumés et de dégénérés : il devient donc le bouc émissaire idéal. « Le septième matin, une voiture de patrouille apparut sur la route, envoyée par le conseil des écoles. John avait dépassé son quota d’absences injustifiées. Deux agents avaient pour ordre soit de se faire remettre un certificat médical en bonne et due forme, soit de l’escorter en personne jusqu’à l’école, soit encore d’arrêter madame veuve Kaltenbrunner en tant que tuteur irresponsable. John éclata d’indignation. Il jeta ses outils de côté et verrouilla la grange. Il grimpa dans la voiture de police couvert de deux jours de sciure, de peinture et de fumier. Quand il arriva à l’école, Roy Mentzer le renvoya immédiatement pour infraction au code vestimentaire. John leva les poings. Il retraversa le pont, coupa à travers bois et rentra à la maison. Il fouilla dans le placard du rez-de-chaussée à la recherche de quelque chose à se mettre sur le dos. Telles furent les circonstances dans lesquelles il enfila pour la première fois la veste de mineur de son père, celle qui deviendrait plus tard son signe distinctif- le vêtement responsable à lui seul de la théorie de « John le fasciste » issue des discussions de feu de camp d’après la crise. Dans cette veste droite à larges épaules, il est vrai que son apparence générale avait une petit goût d’épuration. Ce seul geste produisit une transformation instantanée : toute son aura, sa démarche désarticulée, la brosse enchevêtrée de cheveux rebelles qui surmontait son front, la manière dont ses yeux roulaient dans leurs orbites barrées d’un unique sourcil, ses épaules voûtéees, tout- l’ensemble de son allure, comme un écho en réduction de Ford Kaltenbrunner- fut arrêté d’un seul coup. La veste de son père quitterait rarement son dos à compter de ce jour. Le « fasciste de l’étable », on l’appellerait. Le Seigneur des Porcheries ». La ferme est ensuite dévastée par une tempête : en 10 minutes, dix ans de travail sont anéantis. Alors que John atteint les 16 ans , sa mère est mourante et le voilà en proie à des harpies méthodistes cherchant à le spolier de tout son héritage. Sa mère abandonne progressivement le contrôle de l’ensemble des finances familiales aux méthodistes et tandis que celle-ci meurt, les vieilles biques finissent de la plumer complètement. De rage John en vient à détruire de lui même ce qui reste de la ferme et de l’ensemble des installations. Humilié, ruiné, John se met alors à travailler dans la salle d’abattage d’une usine de volailles : certains passages méritent d’avoir le coeur bien accroché. Après cela John devient éboueur ou plutôt « torche collines » et l’on sent la révolte qui monte, la colère qui gronde... Ca sent le lisier, la boue, la putréfaction...Les aventures les plus incroyables (bagarres, incendies, émeutes, révoltes et autres prouesses devastatrices) se succèdent jusqu’à l’issue finale qui rend ce roman haletant, vraiment vertigineux et extrèmement original.

Au lecteur, au fil du roman, de découvrir qui sont les trolls, les citrons, les nains de village, les rats d’usine et autres inventions de langage de l’auteur... Récit cataclysmique, explosif et terriblement inventif, ce roman est loin d’être déséspéré ou cherchant à tirer des larmes faciles ; c’est tout sauf l’histoire tragique d’un destin d’un pauvre petit garçon mal-aimé : c’est bien plus ambitieux, drôle et ravagé que cela ! C’est le récit du calvaire d’un héros quasi-christique au milieu des culs terreux aux cheveux gras du fin fonds des Etats Unis. On compare souvent Egolf à Céline ou à Kennedy Toole. C’est un livre dynamité, sans pitié et drôle comme on les aime ! !

Source : cestlelivreur.ouvaton.org

Emission du 06/12/02