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Antoine Prost : Carnets d’Algérie

 
La guerre d’Algérie vue au ras des djebels, mais par un (futur) grand historien. C’est tout le bonheur de lecture des Carnets d’Algérie qu’Antoine Prost publie quarante-cinq ans après les avoir écrits, jour après jour, de janvier à septembre 1960.
jeudi 12 mai 2005.
 
Antoine Prost - 5.6 ko
Antoine Prost

« Aujourd’hui (lundi 27.6.60) : le major est saoul ; une grenade à Bou Saada : un mort, cinq blessés. » Antoine Prost est alors sous-lieutenant au 5e bataillon de tirailleurs algériens. Normalien, catholique de gauche, il effectue ­ à vingt-six ans, marié et déjà père de famille ­ son service militaire comme officier dans l’armée de terre. De la troupe qui lui est confiée, il avoue : « Je ne soupçonnais même pas qu’elle puisse exister. Dans la section que je commanderai, il n’y a que trois Européens. Tous les autres, y compris le sous-officier adjoint, étaient des FSNA (Français de souche nord-africaine, ndlr) et causaient entre eux en arabe au bivouac. » Des Algériens combattent d’autres Algériens. A Bou Saada, aux confins de l’Atlas saharien, la guerre est une affaire moins simple qu’il n’y paraît depuis la rue d’Ulm.

Il observe et raconte sur la page droite de carnets à spirale. Il commente, rarement, sur la page gauche et toujours avec une grande sobriété. Page de droite : « Vendredi 18.3.60. Là, je vois le mort. Le premier fellagha tué. Il est étendu sur le dos, raide, jambes et bras légèrement écartés. On a enlevé sa veste et sa chemise. Le torse bronzé, lisse, porte des traces de sang caillé. Plusieurs balles. » Page de gauche : « On sent très bien la différence entre quelqu’un qui est mort et quelqu’un qui a été tué. »

De manière pointilliste, le sous-lieutenant Prost aborde toute la réalité de cette guerre. La torture, une pratique que personne n’ignore et qui fait en permanence l’objet de discussions au sein de l’armée. Les combats, auxquels le jeune normalien participe activement, non sans satisfaction d’ailleurs : « Personnellement, j’ai une certaine nostalgie des opérations, les départs au petit matin, le bataillon regroupé, les bivouacs, la possibilité du baroud toujours présente... » Au fil des jours, il parvient à rendre palpable ce temps de service qui semble s’allonger à l’infini et qui ne dure pourtant que quelques mois. Le plus remarquable est sans doute la description qu’il fait de l’ordinaire de la vie militaire, avec son lot d’absurdités, de rencontres sans lendemain, d’exaltations, d’un vocabulaire particulier (dont il donne un lexique).

La politique n’est évidemment jamais loin. « Je ne délivre pas de message. Ce serait inconvenant », expliquait-il récemment au magazine l’Histoire (mars 2005). Ainsi, cette scène : « Nous assistons à la télévision au tirage au sort de la loterie algérienne. Sur le mode de la plaisanterie, je dis : Alors, l’Algérie, c’est plus la France, qu’ils fassent une loterie algérienne. La Loterie nationale ne leur suffit pas ? Le capitaine me coupe : Malheureux, ne dites jamais ça, sinon vous allez vous retrouver cul par-dessus tête au bout de la popote. »

A le lire, on comprend mieux comment Antoine Prost a pu devenir l’historien des anciens combattants (1914-39), auxquels il a consacré sa thèse. D’Algérie, il a rapporté une compréhension et une sympathie teintée d’ironie pour l’univers des soldats.

Préfacés par Pierre Vidal-Naquet, ces Carnets s’adressent évidemment à des lecteurs qui ont déjà quelques lumières sur l’histoire de cette période.

Ce n’est pas le cas de l’ouvrage de Sylvie Thénault (1), qui offre avec son Histoire de la guerre d’indépendance algérienne, un exposé synthétique et nourri des dernières recherches. La jeune historienne montre ainsi combien « l’identité des Algériens était irréductible à l’identité française » et comment les nationalistes obtinrent l’indépendance en portant « leur cause sur la scène internationale (...) pour contrebalancer leur défaite militaire ». « La condition sine qua non pour couvrir tous les sujets, y compris les plus sensibles, c’est de considérer que la guerre est terminée, qu’il n’y a plus de camps en présence, d’ennemis ni d’adversaires susceptibles de profiter des faiblesses de l’autre, de les exploiter », écrit l’auteur. Le choc de mémoires toujours à vif (Algériens, immigrés, pieds-noirs, militaires, etc.) montre que cette profession de foi reste encore largement un voeu pieux.

Par Jean-Dominique MERCHET, liberation.fr

Antoine Prost
Carnets d’Algérie
Préface de Pierre Vidal-Naquet. Tallandier, 196 pp., 21 €.

Sylvie Thénault
Histoire de la guerre d’indépendance algérienne
Flammarion, 304 pp., 21 €.

* (1) Sylvie Thénault a également publié « Une drôle de justice. Les magistrats dans la guerre d’Algérie » (La Découverte, 2001).