Portail de la Poésie et de la Culture
 
 

Michael Haneke, maître ès manipulations

 
Juliette Binoche et Daniel Auteuil jouent dans « Caché », un polar en compétition officielle signé par le cinéaste autrichien Michael Haneke.
dimanche 15 mai 2005.
 
Juliette Binoche, Michael Haneke, Daniel Auteuil présentent
Juliette Binoche, Michael Haneke, Daniel Auteuil présentent "Caché".

Un beau visage encadré de blancs cheveux et d’une barbe. Une amabilité, vraie, sans fard. Michael Haneke, 63 ans, dégage une douceur bienveillante en parfaite dichotomie avec la noirceur, le malaise que distillent ses films chocs. Haneke, adulé ou détesté. « Si un film est reçu tièdement, c’est la preuve qu’il est raté, qu’il n’est pas allé assez loin », confie le réalisateur. Alors, les huées à Cannes pour Le Temps du loup ou les applaudissements pour La Pianiste, grand prix du jury, il assume. « Je ne laisse pas les gens indifférents, c’est là l’essentiel. »

Avec Caché, présenté en compétition officielle, le cinéaste autrichien retrouve un des thèmes qui hantent pres que toute son oeuvre, la notion de culpabilité. « Comment gérer le problème de la culpabilité ? Quelle est notre part de responsabilité ? A partir de ces questions, j’ai essayé de trouver une construction dramaturgique avec les moyens traditionnels du polar. Caché est à la fois un conte moral et un film de genre dont il ne faut rien dévoiler... » Avec le consentement de l’auteur, on dira juste que Georges (Daniel Auteuil), journaliste littéraire, reçoit des vidéos, filmées clandestinement depuis la rue. Le danger se rapproche, le contenu des cassettes devenant plus personnel. Georges et sa femme (Juliette Binoche) se sentent menacés...

« Je ne suis pas là pour distraire », confie Michael Haneke, qui se méfie de la psychologie qui traverse « le cinéma mainstream ». « Elle est utilisée dans le but de rassurer, de calmer les gens. En vérité, c’est un peu plus complexe. » Sans faire d’analyse bon marché, le fait qu’il y ait de nouveau dans Caché la présence du thème de la culpabilité n’est-il pas lié à ses origines, au passé de son pays, l’Autriche ? « C’est un thème classique judéo-chrétien. Tous ceux qui ont grandi dans cet univers spirituel ne peuvent y échapper. On est né dedans ! Mais cela doit aussi en effet être un héritage de mon pays. Les Allemands se sont confrontés à la culpabilité de leur passé nazi, les Autrichiens, beaucoup moins. C’est très autrichien de mettre les choses désagréables sous le tapis. Benny’s Video y faisait allusion. C’est le devoir de l’artiste de mettre le doigt sur ce qui fait mal. »

Michael Haneke est un maître de la manipulation. Et il le revendique haut et fort : « Je veux faire sentir au spectateur combien il est manipulable. » Il est également un adepte de la secousse sismique et de la provocation. « Un provocateur, moi ? » vous lance-t-il, amusé, avec ce sourire prompt, net, éclatant, rassurant. « A travers mes films, je veux provoquer des réflexions, une inquiétude intérieure pour amener l’homme à progresser. Mais, fondamentalement, il n’y a que dans Funny Games qu’il y avait une volonté de provoquer. J’étais frustré de voir comment les médias traitaient la violence, de façon consommable. Alors, en réaction, j’ai réalisé ce film pour secouer le spectateur, lui dire que la violence, ce n’est pas si amusant que ça. En ce sens, j’ai été très influencé par Salo, de Pasolini, un film qui m’a bousculé et a fait basculer ma vision du cinéma. Jusqu’à aujourd’hui j’ai peur de le revoir. »

Il y a certains livres de chevet qui le déstabilisent aussi. Un en particulier. Docteur Faust, de Thomas Mann. « Je l’ai lu dix-sept fois. A chaque nouvelle lecture, il me tourmente. » Autre principe, autre règle. Le réalisateur ne met aucune musique dans ses films. « Utiliser la musique, c’est tricher. Dans un film réaliste, la musique devient mensonge. Pour la plupart des cinéastes, la musique est faite pour affirmer des choses qu’ils n’arrivent pas à transmettre autrement. Je déteste lorsqu’un film tire sa force d’une partition. Cela donne une fausse tension. La musique d’un film, ce doit être les bruits. Je travaille beaucoup le son. »

Mais il avoue avoir pris sa revanche avec La Pianiste. « C’était le sujet du film. Et j’ai pris un plaisir extraordinaire. » Bien plus que le cinéma, c’est la musique, sa véritable passion. Il rêvait de devenir compositeur, chef d’orchestre et concertiste. « A 14 ans, je travaillais le piano avec assiduité mais mon beau-père, qui était chef d’orchestre, m’a très vite fait comprendre que mon talent était limité. A l’époque, je lui en ai voulu ! Le cinéma est beaucoup plus proche de la musique que de la littérature. »

A 17 ans, il veut monter sur les planches. Autre rêve, autre revers. « Mon père et ma mère étaient comédiens. J’ai échoué à l’audition d’une école de théâtre. J’ai été obligé de continuer mes études ! » Avant de passer derrière la caméra, il a mis en scène de nombreuses pièces de théâtre. « Lorsque j’étais jeune dramaturge à Baden Baden, j’ai dirigé mon père dans une pièce. Mes parents avaient divorcé quand j’étais enfant. Vivant en Autriche, je connaissais peu ce père qui habitait en Allemagne. Quand je lui donnais des indications, il disait en riant : « Mon fils se venge de l’autorité que je n’ai jamais eue sur lui ». »

Une nouvelle expérience l’attend. « Je signe la mise en scène de Don Giovani à l’Opéra Garnier, en janvier prochain. Peur et excitation mêlées. Mon approche ne sera pas classique. » Le contraire nous aurait étonnés...

Par Emmanuèle Frois, lefigaro.fr

Caché de Michael Haneke (France), sortie en salles le 5 octobre.