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Kilomètre zéro de Hiner Saleem

 
Il y a deux ans, Vodka Lemon, récompensé au Festival de Venise, révélait le cinéaste kurde Hiner Saleem. Aujourd’hui, consécration, son dernier film, Kilomètre zéro, est dans la sélection officielle de Cannes.
jeudi 12 mai 2005.
 
Kilomètre zéro de Hiner Saleem . - 4.9 ko
Kilomètre zéro de Hiner Saleem .

En 1988, en pleine guerre entre l’Iran et l’Irak, un jeune Kurde est enrôlé de force dans l’armée de Saddam Hussein. Obligé de ramener la dépouille d’un martyr de guerre dans un taxi conduit par un Arabe, il traverse le pays du sud au nord et voit là l’occasion de s’enfuir.On imagine aussitôt une parabole sur le Kurdistan occupé par l’Irak et sur toutes les guerres. Hiner Saleem, qui a quitté sa terre natale depuis vingt ans, n’a pourtant pas tout inventé : « Cette histoire est d’abord celle, authentique, de mon frère, qui fut enrôlé de force dans l’armée irakienne. A partir de là, j’ai imaginé le reste. Mais au départ, comme toujours, c’est l’homme qui m’intéresse. Je suis un cinéaste, pas un militant ! Pour moi, il y a d’abord l’art, la force de la fiction et, autour, une histoire solide. »

Parti d’un scénario approximatif, le réalisateur a construit son histoire au fur et à mesure du tournage. « C’était la première fois que je travaillais comme cela. Ce qui donne beaucoup de liberté et peut poser d’énormes problèmes. D’autant que je ne savais jamais comment la situation politique évoluerait. Le tournage aurait bien sûr été impossible sans l’aide du gouvernement du Kurdistan irakien. J’ai pu tourner dans tout le pays. » Mais dans des conditions surréalistes, le Kurdistan n’ayant aucune industrie cinématographique. « Dans toute son histoire, l’Irak a produit ce que la France produit en une journée, ce que l’Inde produit en huit heures ! », souligne avec un brin d’ironie Hiner Saleem.

Il n’y avait donc aucune caméra, aucun matériel, et toute l’équipe a dû faire entrer caméra et pellicule et, ensuite, faire sortir le négatif. Une aventure difficile à chaque fois. Autre petit exploit : le film montre à un moment une statue de Saddam Hussein. Or il n’en existait plus aucune. « J’ai été obligé de la faire sculpter. Mais aucun artiste kurde n’a accepté. Nous avons finalement trouvé un sculpteur arabe et nous avons dû déplacer son atelier car il était impensable de traverser le pays avec la statue. Dressée sur une place au centre d’une ville, elle a provoqué une émeute. Les passants ne comprenaient pas et ont prévenu la police... J’ai tourné une scène où cette fameuse statue était détruite mais on ne l’a pas gardée... »

Quant au vrai Saddam, Hiner Saleem en garde encore un souvenir hallucinant : « La vérité dépasse tout ce que l’on a raconté et ce que l’on peut imaginer. Il y a une véritable délivrance depuis sa chute, mais il ne faut pas s’illusionner, Saddam n’était que le résultat d’une culture. Il y a encore des milliers de Saddam en Irak. » Et pour ce qui est des relations entre Kurdes et Arabes, telles qu’elles sont montrées dans le film, le cinéaste y voit aussi une parabole en deçà de la réalité : « C’est bien pire. Chez nous, les Irakiens ne connaissent pas les Kurdes. Alors que nous sommes obligés de les connaître. A l’école, nous avons appris leur histoire, leur culture. »

On peut imaginer de la haine et de la rage chez ce Kurde qui a vu la fin d’un tyran et d’une injustice élevée en principe de gouvernement, mais Hiner Saleem raisonne plus sagement : « Je suis contre la peine de mort. Saddam est un criminel de guerre qui a voulu exterminer notre peuple. Il lui faut donc un vrai procès, une authentique justice qui mette ses crimes en lumière. Le fusiller serait lui faire un cadeau ! Il faut surtout en tirer une leçon : que personne ne reprenne jamais le même chemin que lui. »

C’est le grand message de ce film tourné avec des acteurs kurdes, Nazmi Kirik et la débutante Belcim Bilgin. Un message tout entier contenu aussi dans son titre, Kilomètre zéro. « Depuis que l’Irak existe, elle a fait zéro kilomètre de progrès. C’est aussi évoquer une année zéro qui permette de repartir sur de bonnes bases. Comme l’Allemagne après la chute de Hitler. » Et la phrase qui referme le film est significative : « Notre passé est triste, notre présent est tragique. Heureusement, nous n’avons pas d’avenir ! »

Une « ironie positive » selon Hiner Saleem, qui voit dans sa sélection à Cannes un événement et une promesse : « C’est la première fois que notre pays est représenté. C’est un passeport pour un cinéma interdit, clandestin. Une magnifique récompense et un encouragement ! »

Par Dominique Borde, lefigaro.fr