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Aldo Moro : Mon sang retombera sur vous

 
Les lettres désespérées et lucides d’Aldo Moro, président de la Démocratie chrétienne, enlevé puis exécuté par les Brigades rouges.
jeudi 28 avril 2005.
 
Aldo Moro, Président de la Démocratie chrétienne. - 5.3 ko
Aldo Moro, Président de la Démocratie chrétienne.

Ce fut la tragédie d’un homme laissé seul, sacrifié à la raison d’Etat par ses propres camarades de parti et par l’écrasante majorité d’une classe politique, notamment communiste, qui l’avait jusque-là adulé. L’enlèvement puis l’exécution d’Aldo Moro au printemps 1978 par les Brigades rouges avaient bouleversé les Italiens comme les opinions occidentales.Etrangement jamais publiées jusqu’ici en français, les lettres écrites par le président de la Démocratie chrétienne italienne pendant ses cinquante-cinq jours de détention dans un appartement romain devenu « prison du peuple » représentent un extraordinaire document humain mais aussi politique et même littéraire.

« Si vous n’intervenez pas, une page terrifiante de l’histoire italienne sera écrite. Mon sang retomberait sur vous, sur le parti, sur le pays... », écrit le prisonnier à Benigno Zaccagnini, secrétaire général de la Démocratie chrétienne et son ami de toujours, comme lui partisan de l’ouverture vers les communistes. Otage de terroristes convaincus d’avoir ainsi « frappé au coeur de l’Etat » et se sachant condamné par la ligne de la fermeté appliquée aussi par la DC que par le Parti communiste, il tente par ses lettres ­ en tout au nombre de 95 ­ de bloquer cet engrenage. Catholique fervent, Aldo Moro a toujours été un homme de compromis. Le refus de toute négociation avec les terroristes, de tout échange, lui semble aussi monstrueux qu’incompréhensible. L’Italie n’a-t-elle pas fait déjà de tels arrangements avec des terroristes palestiniens ?

L’intransigeance signifie la mise en oeuvre de la sentence de mort décrétée par ses ravisseurs après une sinistre parodie de « procès prolétarien ». Moro est révulsé mais pas seulement parce que sa vie est en jeu. « De cette manière on réintroduit la peine de mort qu’un pays civilisé comme le nôtre a rejeté depuis Beccaria et extirpé de nos lois dans l’après-guerre comme le premier signe d’une authentique démocratisation », écrit-il à ses compagnons de parti pour tenter de les faire fléchir, de jusqu’au bout les convaincre qu’il reste bien lui-même, parfaitement lucide et cohérent. Il joue sur la culpabilisation, rappelant à chaque fois qu’il avait décidé de se retirer de la vie politique et que ce sont eux qui avaient fait pression pour qu’il reprenne le flambeau et la présidence de la DC .

Aldo Moro tente de convaincre aussi le pape Paul VI qu’il avait bien connu quand ce dernier était aumônier des étudiants catholiques. Le souverain pontife lancera un appel « aux hommes des Brigades rouges », les suppliant « à genoux » de libérer leur otage mais « sans condition ». Le pape s’aligna aussi sur le parti de la fermeté. « Le pape a fait bien peu ; peut-être en aura-t-il quelques scrupules », tels sont les derniers mots de la dernière lettre écrite à sa femme Eleonora. Auparavant, il avait clairement dit qu’il ne voulait à ses funérailles « ni les autorités de l’Etat, ni aucun homme de parti ».

Une partie de ces lettres avaient été rendues publiques par les BR pendant l’enlèvement. D’autres furent retrouvées quelques mois plus tard à Milan, via Monte Nevoso, dans une base des BR. Mais la majorité d’entre elles ne fut trouvée qu’en 1990 dans ce même appartement milanais lors de travaux. Elles étaient dans une cache murale qui avait échappé à la perquisition des carabiniers douze ans plus tôt.

Par Marc SEMO, liberation.fr

Aldo Moro Mon sang retombera sur vous.
Lettres retrouvées d’un otage sacrifié, mars-mai 1978

Présentation d’Emmanuel Laurentin.
Traduit de l’italien par Elisabeth Faure. Tallandier, 226 pp., 23 €.