Portail de la Poésie et de la Culture
 
 

Le Bien, la Guerre et la Terreur, de Monique Canto-Sperber

 
Notre monde est en train de redécouvrir la perversité des siècles obscurs des guerres de religion, quand la morale était invoquée pour faire la guerre. Et les temps, rassurants pour l’esprit, où il était difficile d’être idéaliste sont révolus.
jeudi 5 mai 2005.
 
Le Bien, la Guerre et la Terreur, de Monique Canto-Sperber - 5.7 ko
Le Bien, la Guerre et la Terreur, de Monique Canto-Sperber

Aux Etats-Unis, l’idéologie révolutionnaire des néoconservateurs incarne cet alliage suspect si caractéristique de l’époque : d’anciens trotskistes internationalistes sont devenus des super-Kissinger de la realpolitik. Au risque de leur ressembler, Monique Canto-Sperber ose entreprendre un voyage en eau trouble, en étant plus perverse qu’eux. Son dernier ouvrage, Le Bien, la Guerre et la Terreur, est une oeuvre subtile de réhabilitation de la « guerre juste ». Non pas pour se rallier à l’Amérique de Bush, mais pour mettre, au contraire, sous surveillance les guerres à prétention morale, dont la guerre d’Irak, après le Kosovo en 1999, est devenue le symbole.

Entre « le camp de la paix » et le « camp de la guerre », la philosophe Monique Canto-Sperber refuse de céder au chantage. Ni pacifisme ni militarisme : cette porte étroite fait l’originalité de l’ouvrage. L’ambiguïté de l’époque entre morale chaude et intérêt froid y est, à tous égards, bien perceptible.

Monique Canto-Sperber prend au mot les critiques d’un Robert Kagan à l’égard de l’Europe, que l’éditorialiste du Washington Post avait formulées il y a deux ans dans son essai La Puissance et la Faiblesse (Plon). Face à l’Europe de la « paix perpétuelle », accomplie depuis 1945 par une « déconstruction » de l’identité de ses Etats, dont un Jürgen Habermas ou un Jacques Derrida furent les derniers prophètes, l’Amérique blessée par le 11 Septembre ne se reconnaît plus dans le Vieux Continent. Aussi a-t-elle fait le choix, explique Kagan, de ressembler à une autre Europe, celle d’avant 1914, dont l’unité et la force ont reposé pendant trois siècles sur un système de guerre perpétuelle « autolimitée ».

C’est cette jurisprudence européenne de la guerre limitée qui a constitué le fonds de sagesse du système « westphalien » que Mme Canto-Sperber, opposée à l’idéalisme cosmopolite, veut ressusciter. Après Régis Debray, et son plaidoyer en faveur des énergies du « feu sacré », l’essayiste, avec infiniment plus de prudence, pose les conditions intellectuelles d’une identité de l’Europe renouvelée, où il est possible de penser la violence collective, la terreur et la guerre. Son livre est d’abord un manuel instructif des auteurs de l’Europe moderne, dont certains, comme l’Anglais Thomas Hobbes (1588-1679), nourrissent la morale actuelle de la puissance américaine, mais dont d’autres peuvent être présentés au contraire comme les pères fondateurs d’un droit international, capable de servir d’outil critique aux guerres morales contemporaines conduites sous pavillon américain. Parmi eux, on retrouve le Hollandais Grotius (1583-1645) ou l’Espagnol Suarez (1548-1617), disciple de saint Thomas d’Aquin, dont la casuistique a étayé le jugement défavorable du Vatican à l’égard de la guerre préventive en Irak, prononcée en 2002 par Jean-Paul II.

Ce point de vue européen est compliqué, car il suppose une lucidité radicale. Au fond de celui-ci, il y a l’oeuvre du philosophe du droit allemand Carl Schmitt, qui fut le théoricien de l’ordre politique et juridique de la vieille Europe, devenu suspect en raison de la sympathie, qu’à ses débuts, il témoigna au IIIe Reich. Son chef-d’oeuvre, publié en 1950, Le Nomos de la terre, lui attira l’admiration de Raymond Aron, auteur de Guerre et Paix entre les nations. Dans son livre, à la fois lumineux et effrayant, Schmitt montre comment l’adoption d’un droit international deterritorialisé, sur lequel s’est reconstruite l’Europe après 1945, a extirpé un vieux fonds de sagesse européenne en encourageant la guerre à prétention morale, qui criminalise l’ennemi au nom de l’humanité. Selon lui, le droit internationaliste d’origine anglo-saxonne a enfanté les conditions de développement des guerres d’extermination.

Jamais critique européenne à l’égard du monde anglo-saxon n’a été portée aussi loin. Au fond de la critique des guerres morales contemporaines, il y a les droits de l’homme qui se découvrent du sang sur les mains, et la démocratie qui dérape dans la terreur. Avec beaucoup de compromis, Le Bien, la Guerre et la Terreur défend une morale internationale qui n’oublie pas cette leçon montée des entrailles du Vieux Continent. Monique Canto-Sperber y pose clairement la question tragique des conditions intellectuelles qui pourraient redonner à l’Europe une identité et une conscience de sujet politique dans les affaires du monde....

Par Sébastien Fumaroli, lefigaro.fr

Le Bien, la Guerre et la Terreur, de Monique Canto-Sperber, Plon.