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L’Intrus de Claire Denis

 
Inspiré d’un livre de Jean-Luc Nancy, « l’Intrus » suit, du Jura aux archipels du Pacifique, un fuyard des mers. A son meilleur, Claire Denis plonge au coeur des ténèbres.
mercredi 4 mai 2005.

On regarde l’Intrus

 
Claire Denis - 4 ko
Claire Denis

comme on lit un bon livre. Ce qui ne veut pas dire que Claire Denis adopterait une forme littéraire comme on adopte un enfant avec la promesse (cause toujours !) de bien l’élever. De toute façon, Claire Denis est, métaphoriquement parlant, un bon exemple de mauvaise mère, du genre à perdre ses affaires et oublier de faire à manger. Un prototype encourageant en ces temps de chantage aux mères (et pères) de famille. Ce qui n’exclut pas qu’elle aime sa progéniture, quitte à la dévorer si elle ne décanille pas à temps.

Corps-mort. L’Intrus, inspiré d’un livre (de Jean-Luc Nancy), est, comme toutes les bonnes traductions, une belle infidèle. Par exemple lorsque l’action se situe dans les îles du Pacifique. Lagon vert et bleu du ciel, l’exotisme touristique est au rendez-vous, le poster du voyagiste aussi. Mais soudain le ciel devient noir et la mer grise. Soudain, une averse menace. Soudain ? Comment traduire ce « soudain » en images ? Comment trouver l’expression cinématographique qui convient ? Tout le film est tendu par ce genre d’effort qui ne se voit pas. Claire Denis filme comme on tire à la corde, sauf que c’est elle la corde et elle qui crie. Ho ! Hisse ! Tout un monde d’un côté, tout l’univers de l’autre.

Le monde de Claire Denis suppose une présence. En l’espèce un corps d’homme, massif et costaud, mûr et vieilli à la façon d’un grand cru. Dans le Jura, ce Louis Trebor (imparable Michel Subor) vit en ermite, traqué peut-être, en débit avec son passé (ancien combattant mais pas forcément d’une guerre), en crédit avec son avenir. Il lui vient un fils (Grégoire Colin), quelques belles amies (Béatrice Dalle, Katia Golubeva, Bambou) et la menace d’un coeur qui, grand lâche, l’abandonne. Courageusement il déserte, s’en va à l’autre bout du monde, de Corée du Sud en Pacifique. Sauf à croire, comme un Viking, que la terre est plate, ce bout du monde est tout autant un point de départ qu’un point d’arrivée. Sur ce corps fort se réfléchit le monde, sur ce corps-mort, comme en marine, on peut s’ancrer.

De Melville en Gauguin, de Stevenson à Defoe, Trebor est la figure du fuyard des mers du Sud. Il est, à nos yeux, comme une résurrection de Billy Budd : ce qui fait la nuit en lui, fait aussi les étoiles. Et son attitude mystérieuse est fascinante comme si, entre les deux rives de son âme, solaire et lunaire à la fois, le fleuve de vérités qu’il charrie était assez puissant, tourbillonnant et grave, pour contrarier la conception ordinaire de l’humain.

Car dans ce film, quelle que soit la forte personnalité des acteurs, personne n’est un personnage principal et quiconque est un témoin oculaire. A commencer par l’auteur, Claire Denis en personne. Peu de cinéastes ont aussi loyalement laissé la parole à la réalité sensible pour ne la lui reprendre que rarement, et avec grande prudence, tout en demeurant sous l’influence constante de son mystère. La formule du « film-monde », galvaudée par l’abus de son emploi, pour l’Intrus fait toujours l’affaire.

Chahut. Toutes les qualités mises oeuvre pour servir le film (image d’Agnès Godard, son de Jean-Louis Ughetto, montage de Nelly Quettier) conspirent à nous entraîner vers ce fameux coeur des ténèbres où se fomente le sentiment encourageant et effarant d’appartenir à un vaste concert. Neige éternelle, du Jura à la Corée ; persistance de la forêt, des sapins vosgiens à la jungle polynésienne. Le chahut de la chronologie, la pléthore des témoignages, la pratique proustienne de l’interprétation retardée (des plans allusifs dont l’éclaircissement tarde à point nommé). Le tout comme dans la vie où il n’arrive jamais que les événements se produisent « dans l’ordre ».

Ainsi de la paternité qui, dans l’Intrus, est moins un sujet que, au sens littéraire, un blason, éloge poétique de la transmission mais, de la même main, sa satire. Tant qu’à s’inventer un fils, autant le choisir sur catalogue pour une hilarante scène de casting dans les îles, sorte d’éliminatoires d’une Star Ac du plus beau fils du monde.

L’Intrus est un film moderne au sens où il invente sur le terrain sa propre actualité. Mais, dans le même temps, il raconte une histoire pérenne, venue d’autres films, d’autres livres, d’un autre monde, voire d’outre-tombe. Une histoire tropicale. De celles qu’on écoute sous une varangue au pire moment de la canicule quand le moindre mouvement, fut-il de la pensée, est une épreuve. Une fable faussement indolente. La preuve, nous voilà maraboutés. L’intrus est en nous.

Par Gérard LEFORT, liberation.fr

L’Intrus de Claire Denis, avec Michel Subor, Grégoire Colin, Bambou, Béatrice Dalle... 2 h 10.