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Jane Fonda se livre à l’Amérique

 
Poing en l’air, trémolos dans la voix, Jane Fonda dénonce les mensonges d’un président américain va-t-en-guerre et, pendant un instant, on se croirait transportés au début des années 70. Comme à l’époque de sa tournée contre la guerre du Vietnam et le président Nixon, l’actrice fait salle comble à Santa Cruz, petite ville californienne pittoresque bien ancrée à gauche, en bordure du Pacifique.
jeudi 5 mai 2005.

Mais « Jane »,

 
Jane Fonda - 4.1 ko
Jane Fonda

comme tout le monde l’appelle ici, a troqué son poncho de l’époque contre un pull cachemire lilas et des perles autour du cou, ses mèches blondes encadrant un beau visage modestement ridé. Son discours radical d’antan s’est assourdi en thérapie de groupe pour baby-boomers. « Nous avons tendance à ne pas remettre en cause nos dirigeants, ce qui n’est pas le cas en Europe, où j’ai vécu », déclare l’icône américaine de 67 ans aux multiples facettes : fille de l’acteur de légende Henry Fonda, actrice elle-même, sex-symbol, militante pacifiste, croisée de la justice sociale, déesse du fitness, philanthrope et, depuis peu, chrétienne féministe. Elle poursuit de cette voix profonde et rassurante, si familière aux dizaines de millions de femmes ayant sué au rythme de ses vidéos d’exercices : « C’est tout spécialement difficile d’interpeller nos leaders en période de guerre, comme cela aurait dû être le cas au Vietnam et maintenant. C’est très, très dur. »

Du jus de tabac craché au visage

Comprimée dans un cinéma rétro, la foule grisonnante de 700 fans, dont beaucoup de ex-hippies et de bobos, applaudit à tout rompre cette incartade politique. Fonda est en tournée à travers les Etats-Unis pour la promotion de son épaisse autobiographie, My Life so Far (« Ma vie jusqu’à maintenant »). En tête des ventes dès sa sortie début avril (prévue en France en octobre), ce premier recueil de mémoires est loué par de nombreuses critiques pour son ingénuité, sa richesse et son style élégant. D’autres le jugent irritant, exhibitionniste et imbibé d’autojustification passionnée, calculé pour accompagner le retour de Fonda au cinéma après quinze ans d’absence. Ses détracteurs dénoncent une grossière tentative de réhabilitation de celle qu’une partie de l’Amérique surnomme encore avec mépris « Hanoi Jane », depuis sa visite chez l’ennemi vietcong, en 1972.

Juan Magan, un vétéran du Vietnam, est de ceux-là. Moustache blanche, tremblant de colère, il brandit des pancartes avec deux anciens combattants : « Fonda = traître », dit l’une. Une autre reprend une formule répandue sur des autocollants pour voitures : « On pardonnera ses déclarations à Jane Fonda le jour où les Juifs pardonneront à Hitler. »

Quelques jours plus tôt, à Kansas City, un vétéran a fait la queue une heure et demie lors d’une séance de dédicaces pour cracher du jus de tabac au visage de la pasionaria pacifiste. Jane Fonda s’est essuyée, a continué de signer et n’a pas déposé plainte. « Ces gens ont besoin du mythe, a-t-elle déclaré plus tard à San Francisco. Beaucoup dans ce pays croient que nous aurions pu gagner la guerre si les médias de gauche et les mouvements pacifistes n’avaient pas été là. Mais ce n’est pas vrai. Ils ont besoin d’une figure de proue à blâmer. »

De son séjour hautement controversé à Hanoi, Jane Fonda regrette surtout d’avoir été photographiée, rieuse, aux commandes d’une batterie antiaérienne nord-vietnamienne. « J’irai dans ma tombe en regrettant cette photo, répète-t-elle au cours de sa tournée. On dirait que j’essaye de tirer sur des avions américains... C’est la chose la plus horrible que j’ai pu faire. » Une erreur qu’elle met aujourd’hui sur le compte de sa « naïveté » (elle avait 34 ans), de l’épuisement et de sa solitude à Hanoi, sans compagnon de voyage.

Pour des excuses plus générales, réclamées furieusement par l’Amérique conservatrice, on repassera. « Jane Fonda reste fière de ses efforts pour une victoire communiste et d’avoir traité les militaires américains de criminels de guerre », s’indigne le vétéran et ancien sénateur Dexter Lehtinen dans le magazine pro-Bush National Review. A croire, comme le prédisait un biographe de la star, Peter Collier, que « Henry Fonda restera dans les mémoires sous les traits de Tom Joad (le héros des Raisins de la colère). Son frère Peter est Captain America dans Easy Rider. Jane est pour toujours définie par son rôle de "Hanoi Jane" ». A cause de ce lourd bagage, le tout-Hollywood opposé à la guerre en Irak ne l’a pas invitée à protester contre un conflit qu’elle qualifie pourtant de « désastre ». Les autocollants anti-Fonda n’ont pas fini de décorer de nombreux urinoirs de bases militaires.

Faute de se raccommoder avec toute une frange de l’Amérique, Fonda s’est, dit-elle, « réconciliée avec elle-même » : un processus qui a germé à la veille de son 60e anniversaire, à l’entrée du « dernier acte de sa vie ». Sans le vouloir, son père Henry l’y a aidée. Froid et hautain avec ses proches, il était à l’image du patriarche grincheux de son dernier film aux côtés de Jane et de Katharine Hepburn, la Maison du lac, en 1981 : « En le voyant mourir d’une longue maladie, raconte Jane, j’ai appris que je n’avais pas peur de la fin, mais de quitter cette vie comme lui, avec des regrets enfouis. »

Dans My Life so Far, Jane Fonda identifie et exprime ses regrets à la pelle. Entre autres, celui d’avoir violenté son corps avec un quart de siècle de boulimie et d’anorexie, puis avec une frénésie d’exercices physiques et des implants mammaires (retirés depuis). Elle déplore avoir passé les 62 premières années de son existence à briguer la perfection : « Je souffrais de la maladie de "vouloir toujours plaire", et mon corps est devenu mon Armageddon », constate celle qui, en dépit d’une insécurité sur son apparence physique, incarna une beauté de l’espace en cuissardes, dans l’éroticulte Barbarella.

Une explication n’est jamais loin : lors de son enfance à Los Angeles et dans le Connecticut, Henry lui fait remarquer qu’il la trouve grosse.

La mère de Jane, la radieuse femme du monde Frances Ford Seymour, souffre aussi du regard désapprobateur du patriarche. Déformée par une opération des seins ratée, elle sombre dans la dépression et se tranche la gorge dans un hôpital psychiatrique quand Jane a 12 ans. Honteuse de sa mère, Jane agit pendant des décennies comme « une immaculée conception à l’envers, née d’un homme sans l’aide d’une femme ». Elle a plus de 60 ans quand elle reconstitue le puzzle de sa vie et découvre que sa mère a subi des sévices sexuels pendant son enfance.

Une grande inspiratrice féminine et politique de Jane Fonda sera l’actrice française Simone Signoret, rare figure de sa vie à « attendre toujours plus de moi que ce dont je me croyais capable ». Mais Jane ne peut se sentir validée sans un homme à ses côtés. Par peur de l’abandon, elle se plie aux volontés de ses trois maris successifs, à commencer par Vadim, lors de leur vie commune en France dans les années 60. Dans Barbarella, du réalisateur français, elle opère un strip-tease en apesanteur. En privé, et en bonne actrice, elle se soumet aux appétits de son époux pour les partouzes, « alors qu’elle n’en a pas vraiment envie », précise-t-elle à l’attention « des adolescentes d’aujourd’hui qui se plient aux demandes des hommes et oublient leur droit au plaisir ». Jane va jusqu’à recruter elle-même, pour Vadim et elle, les filles de chez Madame Claude. Les discussions du lendemain, au petit déjeuner, avec ces prostituées, raconte-t-elle, l’ont aidée dans la préparation de son rôle de call-girl dans le film Klute, en 1971, qui lui vaudra son premier oscar. Mais malgré tout, Vadim la trompe.

Déboires amoureux et dérision

Son deuxième époux, l’activiste californien Tom Hayden, est jaloux de sa célébrité, du succès de ses vidéos de fitness (qui financent ses campagnes politiques) et des scènes torrides entre sa femme et Jon Voight dans le Retour. Le film, l’un des premiers à explorer les conséquences de la guerre du Vietnam, rapporte à Jane Fonda son deuxième oscar, en 1979. Hayden la trompe. Pour son troisième ex-mari et son préféré, Ted Turner, le rancher milliardaire excentrique fondateur de CNN, elle devient femme-trophée. Il la veut à lui tout seul. Mais la trompe au bout d’un mois de mariage.

Jane Fonda réclame une « intimité vraie » et annonce qu’elle n’a pas eu de relation amoureuse depuis cinq ans. Avec trois divorces et des myriades d’aventures, l’actrice en oublie d’être une bonne mère, à en croire ses mémoires. La critique du Chicago Sun-Times ne cache pas son exaspération : « La mère de Jane souffrait de troubles bipolaires, son père la réprouvait, ses trois maris étaient quelque part des salauds, elle avait raison sur le Vietnam et ses enfants vont s’en remettre ! » lâche Christine Ledbetter. De fait, Vanessa, la fille qu’elle a eue avec Vadim, est réalisatrice de documentaires, mariée, avec deux enfants dans la banlieue d’Atlanta. Son fils avec Hayden, Troy, est acteur à Hollywood.

En public, quand elle se lance dans des sermons à la gloire du vagin ou de Jésus de Nazareth, Jane Fonda, souvent emphatique, semble totalement manquer d’humour. Tortillant son collier de perles, tendue et intense, elle sait aussi être drôle et se tourner en dérision. Dans son livre, elle raconte comment, en apprenant la première infidélité de Ted Turner avec une collègue de CNN, elle le frappe à grands coups de téléphone de voiture. La danse du paon de Turner est mémorable : lors de son premier dîner galant, il lui annonce fièrement : « Vous savez, j’ai des amis communistes ! »

Pour son retour au cinéma, le 13 juin, sur les écrans français, Jane Fonda a choisi une comédie : Sa mère ou moi. Elle interprète une belle-mère de cauchemar aux côtés de Jennifer Lopez et de Michael Vartan, neveu de Sylvie. Fonda a tourné le film pour l’argent : la moitié du cachet est reversée à ses fondations pour lutter contre la prévention des grossesses adolescentes, en Géorgie, où elle vit. « Je suis essentiellement une activiste politique », résume-t-elle. Son travail d’introspection nécessaire à la rédaction de ses mémoires a coïncidé avec sa conversion au christianisme. Jane Fonda se dit désormais émancipée et libérée. « Je ne suis pas seule. Je suis avec moi-même !, déclare-t-elle en riant. Et j’ai remplacé ma boulimie de nourriture par une boulimie spirituelle. Même si je suis célèbre et privilégiée, je sais qu’une grande partie de mon histoire résonne auprès d’autres gens. » Avant de conclure devant l’assistance de Santa Cruz qui l’applaudit à tout rompre : « Que Dieu vous bénisse ! »

Par Emmanuelle RICHARD, liberation.fr