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Entretien avec David Servan-Schreiber

 
David Servan-Schreiber, psychiatre de 44 ans, spécialisé dans le Syndrôme de stress post-traumatique avait tout pour devenir un champion.
jeudi 28 avril 2005.

Diplômé de la faculté de l’université de Pittsburgh,

 
Guérir de David  Servan-Schreiber. - 6.1 ko
Guérir de David Servan-Schreiber.

aux Etats-Unis, notamment en sciences neurocognitives sous la direction du prestigieux Herbert Simon, seul psychologue à avoir reçu un prix Nobel, David Servan-Schreiber s’était spécialisé dans la recherche sur le cerveau et une brillante carrière lui était promise, notamment dans la gestion des troubles psychiques par la chimie. Qu’est-ce qui l’a fait sortir du rang et poussé à s’ouvrir à des méthodes dénigrées par ses pairs ? Sans doute sa rencontre avec la médecine tibétaine, en Inde, a-t-elle joué. Mais il a surtout su ouvrir les yeux et, avec un esprit scientifique, découvrir dans la pratique que la psyché et le corps ne fonctionnaient pas comme on le lui avait dit. Ce faisant, il n’a pas quitté l’avant-garde. Les sept méthodes qu’il préconise dans un livre paru au printemps 2003 (1) mènent à des perspectives futuristes : la “mise en cohérence” du système cœur-cerveau, l’utilisation des mouvements oculaires pour effacer les traumas, les bains de lumière et aubes artificielles contre la dépression, l’acupuncture, la thérapie nutritive par oméga3, la communication affective et la méditation sur le sacré nous donnent une vision assez extraordinaire de la nature humaine et de la santé. Au centre de sa vision : les émotions et l’intelligence émotionnelle qui permet de les apprivoiser. Une démarche à la fois révolutionnaire et pacifiante. Nous avons voulu le rencontrer.

L’itinéraire d’un psychiatre post-moderne

Nouvelles Clés : Ayant eu la chance et le talent d’étudier puis d’exercer dans l’une des meilleures écoles américaines, vous avez entamé une brillante carrière scientifique aux Etats-Unis. Ça devait être exaltant...

David Servan Schreiber : Il est bon de commencer par la science, d’apprendre une méthode qui aide à ne pas mettre les pieds dans n’importe quoi. Mais la science ne doit pas devenir un dogme qui ferme les portes, alors que sa vocation d’origine est de les ouvrir. Si la science m’a plu, adolescent, c’est qu’elle est : curiosité, exploration, expérimentation - et bien sûr vérification des hypothèses. Elle est faite pour avancer, pas pour bloquer, ou alors elle devient scientiste et dangereuse. Et là, le système officiel devient désenchanteur. Vous connaissez la boutade : un ivrogne cherche ses clés dans la rue, sous un lampadaire ; quelqu’un s’approche et lui dit : “Que cherchez-vous ? - Ben, mes clés. - Et vous les avez perdues ici ? - Non, là-bas. - Alors pourquoi les cherchez-vous ici ? - Parce qu’ici, il y a de la lumière.” Le problème auquel on est rapidement confronté en tant que chercheur scientifique, c’est qu’il faut vivre. Et pour vivre, il faut justement travailler là où vos prédecesseurs ont déjà mis la lumière, même si ce n’est pas forcément là que se trouvent les questions les plus intéressantes ! On finit par se retrouver bloqué, car dans l’ombre, on trouve moins d’argent, moins de soutien, moins de collaboration, et peu de scientifiques s’y aventurent.

N.C. : Le slogan de votre livre est : “Se soigner sans médicaments ni psychanalyse.”

D. S. S. : Je vais plus loin, je dis : “ Guérir sans médicaments... ” !

N.C. : ... ni psychanalyse. Le paradoxe est que Freud était lui-m^ùeme un neurologue, qui aurait rêvé de faire les études que vous avez faites ! Et pourtant, sa voie est finalement partie complètement ailleurs

D. S. S. : Il fut l’un des premiers neuroscientifiques et sa voie n’était pas destinée à dériver comme elle l’a fait. Si cela s’est produit, c’est qu’à l’époque, comme il l’a lui-même écrit, il n’y avait tout simplement pas assez de données sûres en matière de connaissance du cerveau, pour permettre de faire la jonction entre ce qui l’intéressait vraiment en terme d’humanité, de psychisme, et les mécanismes de fonctionnement du cerveau... Je crois que c’est ce que nous commençons à faire, un siècle plus tard.

N.C. : Ce qui vous a détourné de votre carrière américaine, ce sont différents chocs avec la réalité, notamment avec les thérapeutes tibétains de Dharamsala, en Inde. Mais aussi des rencontres beaucoup plus ordinaires, avec des amis qui sont parvenus à se soigner avec grande efficacité par des voies dont vous n’aviez jamais entendu parler.

D. S. S. : Je cite en particulier le cas d’une amie très dépressive, que je connaissais depuis l’enfance, et qui avait décidé de refuser les méthodes que l’on m’avait enseignées et d’opter pour des thérapies alternatives. Or, j’ai bientôt constaté sur elle des effets que je n’avais jamais vus se produire avec les méthodes officielles. C’était d’autant plus frappant que j’aurais énormément aimé lui être utile. Pourquoi choisit-on mon métier, sinon surtout pour se sentir utile à la communauté à laquelle on est attaché ? Cette femme représentait un peu ma communauté, la France, que j’avais laissée derrière moi avec l’idée d’y revenir un jour pour y rapporter quelque chose que je serais allé apprendre à l’étranger. Et voilà que cette femme me confrontait au fait que mon apprentissage, pour lequel j’avais sacrifié énormément de mes plaisirs et de ma vie, ne servait peut-être à rien. Elle souffrait de dépression.

C’est quand même ce qu’il y a de plus standard en psychiatrie. J’avais été formé de A à Z pour m’occuper de la dépression, en particulier celle dont souffrait mon amie et qui était liée à des évènements traumatiques -la mort d’un proche, qui lui avait rappelé la mort de son père, quand elle était très jeune. J’aurais pu lui donner du prozac ; ça l’aurait sûrement aidée ; mais ce que j’ai constaté, c’est que son traitement alternatif l’avait aidée à repasser à travers ses traumatismes et à les dépasser, faisant d’elle quelqu’un de beaucoup plus épanoui et libre ! Et ça, je savais que mes traitement n’y seraient jamais parvenus.

N.C. : Quelle était son traitement alternatif ?

D. S. S. : Une forme de sophrologie, pratiquée par quelqu’un qui avait à l’évidence beaucoup d’humanité et lui avait permis, à travers son corps autant que son psychisme, de revivre des épisodes de son passé qui n’avaient pas été digérés. Cela peut prendre de nombreuses formes - aujourd’hui, j’utilise une méthode semblable, notamment dans le traitement EMDR...

N.C. : Parlez-nous d’abord de votre voyage en Inde.

D. S. S. : En fait, ce fut mon premier choc. À Dharamsala, j’ai rencontré des Tibétains remarquables, dont plusieurs médecins et psychologues, et j’ai été stupéfait de constater qu’ils exerçaient et enseignaient dans un système organisé, avec écoles de médecine, laboratoires, pharmacies, cliniques... sauf que tout y était traditionnel, organisé dans des modalités de traitement que non seulement on ne m’avait jamais enseignées mais dont on m’avait fait comprendre qu’elles ne servaient à rien et qu’elles étaient des placebos. Mais voilà, ces gens m’apparaissaient dignes de respect, par leur intelligence, leur spiritualité et leur résilience, et je me suis demandé comment ils pouvaient idiotement accepter un système médical inefficace. Je leur ai donc, très bêtement, demandé : “Mais est-ce que ça marche ?” Ils m’ont regardé comme si je venais d’une autre planète : “Evidemment que ça marche !” C’était comme si un Chinois débarquait dans un grand hôpital parisien : “Mais ça marche, vos trucs ?!” C’était d’autant plus frappant que beaucoup de ces médecins avaient aussi été formés à l’occidentale et exerçaient dans un hôpital moderne. Je me suis donc demandé à quelle méthode ils faisaient appel, lorsqu’ils tombaient malades, eux. Cette question, je l’ai posée au frère du Dalaï Lama, aux fonctionnaires du ministère, à tous ceux que je rencontrais... Réponse unanime : “Pour une maladie aigüe, un infarctus, une pneumonie, un bras cassé, une appendicite, il vaut mieux aller voir un médecin occidental, ça va beaucoup plus vite.

Mais si vous avez une maladie chronique, de l’asthme, de l’arthrite, des douleurs de dos... l’Occident n’a pas grand-chose à offrir, alors que la médecine tibétaine marche très bien, plus lente mais sans effets secondaires.” Ça m’a terriblement troublé parce que, voyez-vous, quasiment toutes les maladies psychiatriques sont justement des maladies chroniques : elles vous font prendre des médicaments pendant longtemps - et 50% des gens qui prennent des antidépresseurs rechutent dès qu’ils s’arrêtent. C’est ainsi que tout a commencé pour moi. À l’époque, je dirigeais le service psychiatrique de l’hôpital général de Pittsburgh, c’est-à-dire que je devais m’occuper des problèmes psychologiques de gens qui avaient une “vraie” maladie, physique. Je m’occupais de l’anxiété d’une personne qui avait un infarctus du myocarde, de la dépression des gens atteints de cancer, du délire de gens opérés, etc. Et j’étais donc très sensibilisé aux liens entre le corps et l’esprit, dont on parlait très peu, en psychiatrie comme en médecine, mais que je vivais tous les jours.

N.C. : Ah ? On en parlait peu, même aux Etats-Unis, où a pourtant été inventée la fameuse psycho-neuro-immunologie, que l’on a commencé à prendre au sérieux dans les années 80 ?

D. S. S. : Ce sont des idées que Hippocrate et Aristote professaient déjà ! Nous formons un tout. Mais nous n’en tenions nullement compte dans notre pratique hospitalière, et c’est toujours le cas aujourd’hui... C’est vrai que les USA sont nettement plus tolérants que la France vis-à-vis des expériences parallèles. Presque toutes les grandes écoles de médecine américaines, Stanford, Harvard, Duke, etc., ont désormais un centre de médecine complémentaire. Et ça se généralise très vite. Personnellement, ce qui m’intéressait surtout, c’était de savoir lesquelles de ces “médecines complémentaires” avaient scientifiquement prouvé leur efficacité.

N.C. : Lesquelles, par exemple ?

D. S. S. : L’acupuncture. Un rapport du NIH (national institute of health) datant de 1996, dit que ça marche à coup sûr dans des cas précis : par exemple, la nausée de la grossesse, ou la nausée de la chimiothérapie, sans effets secondaires, deux énormes problèmes médicaux - mais si vous suivez une chimiothérapie, beaucoup d’hôpitaux ne vous proposeront pas cette solution. On sait que ça marche mais on ne l’utilise pas. Pourquoi Toujours le syndrôme de l’ivrogne sous son lampadaire. Rentrant d’Inde vers les Etats-Unis, j’ai donc décidé d’arrêter de chercher sous le lampadaire et de me consacrer à ma vocation initiale de scientifique : utiliser mes compétences pour explorer de nouveaux territoires et concilier ça avec ma vocation : soigner de la façon la moins toxique possible. C’est ainsi que je me suis moi-même lancé dans la création, à l’hôpital de Pittsburgh, d’un centre de médecine alternative ou plutôt complémentaire - il n’a jamais été question d’empêcher les gens de prendre des antibiotiques, ni de suivre une chimiothérapie, mais plutôt de chercher quelles méthodes adjacentes pouvaient rendre ces traitements plus confortables et plus efficaces - moyennant quoi, j’ai trouvé du soutien, mais à une condition : je devais mener une activité de recherche, pour essayer de comprendre. D’emblée, nous nous sommes donc donné une règle : mesurer très précisément l’efficacité de ce que nous faisions. Ça me convenait parfaitement ! Notre système de mesure était beaucoup plus strict que celui de tous les autres services, y compris en chirurgie et en cardiologie. Normal : nous avions à passer une barre plus haute qu’eux, puisque nous proposions des choses complètement nouvelles. Et ça donnait des résultats plus qu’étonnants.

N.C. : Vous parlez au passé : ça ne marche plus ?

D. S. S. : Si si, ça continue - comme un service que l’hôpital rend à la communauté. Mais ça ne gagne pas d’argent, du moins pas directement, même si ça donne une bonne image générale à l’établissement. La faible rentabilité financière est évidemment un problème, surtout aux Etats-Unis. La raison pour laquelle ça ne gagne pas d’argent est simple : un massage, par exemple, va immobiliser une salle d’hôpital pendant une heure et ne vous rapportera que 70€, alors que cet immobilier ultra-coûteux serait mieux rentabilisé par un médecin qui fait, par exemple, trente injections contre la douleur, qui rapporteront 1000€ à l’heure. En compétition directe, même un acupuncteur qui peut traiter trois patients à la fois dans cette même salle, n’a aucune chance contre les systèmes technicisés, qui se vendent très cher. C’est bien sûr l’une des raisons pour lesquelles les médecines complémentaires ne se développent pas vite en Occident. Cela dit, à mon sens, la voie par laquelle la médecine complémentaire va entrer en Occident, c’est son impact sur la maladie cardio-vasculaire (attaques, infarctus, etc.), première cause de mortalité moderne.

N.C. : La cardiologie officielle fait pourtant des “miracles ” !

D. S. S. : Oui, mais quand on a soigné un infarctus, c’est-à-dire sauvé la vie de quelqu’un (ce qui n’est pas négligeable), on n’a en rien entamé le processus sous-jacent qui a causé le trouble au départ. Il se trouve que les principaux traitements qui peuvent résoudre ce problème viennent des médecines complémentaires. Il semble que les premiers facteurs de risques cardio-vasculaires ne sont ni le tabac, ni le manque d’exercice, ni le cholestérol, mais l’excès de stress. Or, aucun médicament ne peut “gérer le stress”. La méthode de médecine complémentaire actuellement reconnue comme la meilleure Outre-Atlantique est celle de Dean Ornish, qui contrôle la nutrition, repousse le tabac et incite à la méditation, mais surtout gère le stress, notamment en faisant participer les gens à des groupes de parole...

N.C. : N’est-ce pas Dean Ornish qui, après une belle carrière diététique, cite désormais l’amour comme son principal remède ?

D. S. S. : Oui. Et il prouve que les médecines complémentaires sont plus efficaces que la médecine conventionnelle sur des terrains aussi cruciaux que les maladies cardio-vasculaires, qui coûtent à la collectivité des sommes absolument gigantesques. Il serait logique que les gouvernements en tiennent compte...

N.C. : Sauf que ces sommes gigantesques vont dans certaines poches...

D. S. S. : En grande partie dans les mauvaises poches - je vais me faire beaucoup d’ennemis en disant ça, mais aux Etats-Unis, l’intervalle moyen entre deux pontages coronariens successifs est de cinq ans, et entre deux “stentings” seulement de six à douze mois. Or, ces interventions coûtent des fortunes. Il serait fou de continuer ainsi, sans voir que ces techniques “géniales” se résolvent rien du processus pathologique. Par contre, la gestion combinée du stress, de l’alimentation et de l’exercice dissout la cause elle-même.

N.C. : Votre nouvelle vision des choses repose désormais sur la notion d’intelligence émotionnelle...

D. S. S. : Ce qui m’intéresse, c’est le traitement de fond du stress, de l’anxiété, de la dépression. D’un point de vue neuroscientifique, on sait aujourd’hui de façon certaine que ces troubles sont liés à une partie de notre système nerveux : le cerveau émotionnel - la structure corticale la plus archaïque, appelée par certains “cerveau reptilien” -, que les gens ne comprennent pas et soignent mal. Or, c’est par là qu’il faut commencer à se soigner ! Comment faire ? Ce cerveau émotionnel est beaucoup plus lié au corps que ce qu’on croyait, et les meilleurs façons de l’atteindre passent donc plus par là que par la pensée ou le langage. On vit fortement ses émotions et ses pulsions, on sait bien qu’on a du mal à les raisonner. C’est une évidence que la science a mis cent ans à admettre, en partie grâce au Pr Damasio : le cerveau émotionnel est fondamental à l’équilibre de la pensée et du corps. Les méthodes qui m’ont intéressé, moi, partent toutes de là.

Les sept méthodes du Dr David Servan-Schreiber

N.C. : Venons-en donc maintenant à vos fameuses méthodes pour guérir. Vous en avez sélectionné sept - parmi bien d’autres, j’imagine -, plus une huitième, que vous présentez en épilogue...

D. S. S. : ... et qui n’est pas exactement une méthode, mais une invitation faite à chacun de s’impliquer dans la communauté où il vit, d’y faire du bénévolat, d’y nourrir des relations riches et denses en termes d’amitié et de solidarité. Il s’agit d’une dimension essentielle à une vie physique et psychique équilibrée, mais c’est plus une philosophie de vie qu’une médecine. J’ai sélectionné sept méthodes en fonction de critères précis : je les ai d’abord personnellement vérifiées - sur moi-même et sur mes patients - mais j’ai surtout tenu à ce que leur efficacité soit officiellement validée par des recherches universitaires, avec communication dans les revues ad hoc, etc. Cette rigueur était indispensable si je ne voulais pas être éreinté par mes collègues. Le critère principal était donc “ça marche”. En revanche, je me suis fichu de savoir si l’on comprenait ou pas “comment ça marche.” Guérir, sans nuire, à faible coût et sans empêcher des traitements plus classiques, voilà ce que je vise. Quant à trouver les mécanismes explicatifs sous-jacents, ça peut prendre peut-être des années, qu’importe ?

N.C. : La première de vos méthodes est celle de la “mise en cohérence cortico-cardiaque” : il s’agit de synchroniser les rythmes du cœur et du cerveau. D’une certaine façon, ça ressemble à de la méditation - sauf que ça ne nécessite aucun retrait du monde et peut se pratiquer dans toutes les circonstances...

D. S. S. : L’idée est d’harmoniser le cerveau émotionnel en passant par le cœur. Tout part d’une découverte extrêmement récente : le cœur a son propre cerveau - tout un réseau de neurones, dans et autour du muscle cardiaque, fonctionnent en mini-cerveau semi-autonome, capable de prendre ses propres décisions. En fonction de ce qu’il sent à l’intérieur du corps - et peut-être à l’extérieur -, le cœur bat différemment, plus ou moins vite, avec une cohérence plus ou moins régulière. Ce “cerveau du cœur” est évidemment très lié au cerveau émotionnel et les deux s’influencent constamment. Neurologues et cardiologues commencent donc à parler d’un système cœur-cerveau.

N.C. : Nous avons décidément des cerveaux partout : ne parle-t-on pas également d’un réseau neuronal du ventre ?

D. S. S. : Certes, et il s’agit d’ailleurs d’un réseau neuronal encore plus important, exploré notamment par Gershon. Mais on ne sait pas encore bien, du moins scientifiquement, comment inter-agir avec le ventre par biofeedback. Ce qui est passionnant avec le “cerveau du cœur”, c’est qu’il est bien sûr particulièrement sensible aux émotions. Essayez de vous rappeler un souvenir particulièrement touchant, avec un de vos enfants, ou avec un amour, ou un ami, vous allez ressentir une vague de chaleur dans votre poitrine - et dans ces circonstances, le cœur se met à battre de façon différente : il entre en “cohérence”, ses variations de rythme se régularisent. Quel rapport avec la méditation ? J’ai remarqué que les gens qui pratiquent le zen ou le yoga ont développé la capacité de facilement entrer en “cohérence cortico-cardiaque”.

Mais si je prends quelqu’un comme un chef d’entreprise stressé - présentant un facteur de risque d’infarctus élevé, une forte irritabilité, un gros handicap relationnel, des capacités cérébrales diminuées - et que je lui dis d’aller faire du yoga, il va m’envoyer balader. Alors que si je lui dis : “Je vous branche sur mon ordinateur et en quelques minutes, je vous apprends comment faire entrer votre physiologie en cohérence, ce qui fera que le stress n’aura plus prise sur vous et que vous pourrez à nouveau fonctionner de façon optimale, non seulement dans votre tête, mais dans votre corps, minimisant ainsi vos rides, vos inflammations, vos risques de dépression, d’anxiété, vos problèmes de tachycardie, et maximisant au contraire vos capacités à résoudre les problèmes, vite et bien” - et que je le lui démontre -, là j’aurai un fort pouvoir de persuasion, pour modifier le comportement de cet homme. Cela dit, peu de profs de yoga ou de méditation mettent l’accent sur l’importance d’entrer dans cette physiologie de la “cohérence intérieure”, pas seulement pendant les séances, mais le plus souvent possible, en particulier dans toutes les situations stressantes - embouteillages, conflits professionnels, ou familiaux, ou conjugaux, et même pendant l’amour ! Ça maximise les énergies positives.

N.C. : Quand vous branchez ce patron stressé sur un ordinateur, vous utilisez en fait une machine à biofeedback. C’est une technique des années 60, non ?

D. S. S. : Tout dépend sur quoi vous vous branchez. Dans les années 60/70, c’était plutôt sur les ondes du néocortex. Le biofeedback le plus courant vous met en contact avec la chaleur de vos bouts de doigts et vous permet de constater que vous pouvez contrôler cette chaleur, c’est-à-dire la vascularisation de vos mains. On peut aussi se brancher sur la capacité de conduction de la peau... Mais se brancher sur le “cerveau du cœur”, c’est très récent.

N.C. : Venons-en à la méthode de mouvement des yeux. : l’EMDR. C’est une histoire stupéfiante... quiconque vous lit voudra connaître ça tout de suite ! Vous dites que ça marche particulièrement sur les enfants. Il ne faut pas oublier que votre spécialité est le traitement des effets post-traumatiques lourds et qu’il s’agit donc souvent de tenter de soigner les victimes d’émotions terrifiantes, comme ces enfants du Kosovo, qui ont vu leurs familles se faire massacrer et qui, depuis, sont comme fous, ne pouvant plus ni manger, ni dormir, etc. Or, vous dites qu’une seule séance de mouvement des yeux vous a permis d’effacer en eux ce traumatisme colossal !? Tout ceux qui y croient vont vouloir se faire soigner par vous !

D. S. S. : Nous sommes heureusement nombreux à pratiquer cette méthode, que je n’ai nullement inventée. Mais précisons : il ne s’agit plus du tout d’y “croire”, même les scientifiques le reconnaissent : l’EMDR est une méthode incroyablement robuste et efficace, contrôlée par davantage d’études scientifiques (notamment sur le syndrome de stress post-traumatique, ma spécialité) que n’importe quel autre traitement ou médicament.

N.C. : J’ai rarement vu autant de références à des revues scientifiques que dans votre chapitre sur l’EMDR. C’est impressionnant. D. S. S. : Le lecteur peut ainsi vérifier mes sources. Mais je mentirais si je ne vous disais pas que, de toute ma carrière en psychiatrie, et probablement en médecine, rien ne m’a davantage impressionné que l’EMDR. Au Kosovo, je me souviens d’un étudiant qui me servait d’interprète, avouant sa stupéfaction : voir des gens qui souffrent depuis des années en dépit de tous les traitements et qui, en une, deux ou trois séances, sont complètement tirés d’affaire, moi non plus je n’avais jamais vu ça - sauf en chirurgie, quand elle perce un abcès. Les gens entrent dans votre cabinet et en ressortent littéralement changés !

N.C. : Comment expliquer ce prodige ? Ces mouvements oculaires ont un rapport avec ceux du sommeil paradoxal ?

D. S. S. : Il n’y a pour l’instant aucune explication. Bien sûr, on pense aux mouvements des yeux pendant le rêve. Un laboratoire d’étude du sommeil paradoxal à Harvard a émis l’hypothèse que l’EMDR, aussi appelée Intégration émotionnelle, induirait le même type de réorganisation de la mémoire que celui des phases de rêve du sommeil paradoxal. Quand il vous arrive quelque chose de traumatisant - je cite ma propre chute à mobylette, à 14 ans, contre une portière de voiture qui s’est brusquement ouverte -, pendant plusieurs jours, on va mal : on est tendu, irritable, refusant de revenir sur la scène du trauma - je ne voulais plus remonter à mobylette et certainement pas dans cette rue-là - et tout cela nous paraît normal. Si le cerveau a fait son travail de digestion, au bout de quelques jours, les choses se réorganisent et il ne reste que l’utile, l’adaptatif, qui permet de mieux fonctionner dans l’avenir - j’ai refait de la mobylette, mais en gardant désormais une saine distance avec les files de voitures arrêtées : mon cerveau avait digéré l’événement, gardant la leçon et rejetant l’anxiété et les cauchemars... Eh bien, ce qui me passionne dans l’EMDR, c’est que ce mécanisme naturel se trouve en quelque sorte à notre disposition, de façon amplifiée, pour résoudre, à une vitesse incroyable, des traumatismes bien plus forts. Je soigne des personnes qui ont été violées, kidnappés, torturées, des choses épouvantables - et il n’y a pas besoin d’attendre un an pour savoir si la thérapie a fonctionné ou pas. C’est donc devenu un fantastique sujet de recherche : en dix ans, dans ma branche (le PTSD), il y a eu plus d’études sur l’EMDR que sur n’importe quelle autre méthode !

N.C. : Troisième méthode, l’acupuncture. Nous en avons déjà un peu parlé : c’est du “très sûr”. Avez-vous quelque chose à ajouter ?

D. S. S. : Nous l’utilisons contre la douleur et contre la nausée. Mais la nouveauté, c’est son effet sur la dépression, qui n’est pas encore prouvé en Occident, mais dont tous les praticiens d’acupuncture en médecine traditionnelle chinoise ou tibétaine, vous diront que c’est sa principale application. En imagerie cérébrale fonctionnelle, on montre d’ailleurs comment certains points d’acupuncture contrôlent directement le cerveau émotionnel.

N.C. : Autre thérapie : la lumière. Notre cerveau émotionnel perçoit le moindre photon de lumière et l’on sait qu’il est possible de soigner la dépression par de grands “bains” de lumière intense. Mais ce que vous proposez s’adresse à tout le monde, à titre préventif : il s’agit de se faire réveiller, chaque matin, non par une sonnerie, mais par une lumière...

D. S. S. : Le cerveau émotionnel est hyper sensible à toutes sortes de rythmes biologiques. Le rythme le plus puissant est celui de la lumière. Depuis l’apparition de la vie sur terre, le rythme jour/nuit s’est inscrit jusqu’au fond de nos cellules - en comparaison, les artifices lumineux des hommes, même en remontant à la guerre du feu, ne datent que d’hier. Le signal qui réveille tout animal, nous compris, est donc l’apparition de l’aube qui, même derrière des paupières closes, prépare très progressivement le cerveau et le corps à clore les rêves et à sortir du sommeil. Si donc vous produisez une aube artificielle qui suit exactement la progression naturelle - au moyen d’un système électrique branché sur un rhéostat - vous permettez à votre cerveau émotionnel d’opérer une transition harmonieuse vers la journée : avant de vous réveiller, il “rembobine” en quelque sorte vos rêves, fait baisser vos sécrétions de mélatonine, augmente votre taux de cortisol, éleve votre température, etc. De cette façon, vous n’interrompez jamais un rêve et vous êtes vraiment au point... C’est un traitement particulièrement efficace pour éviter les dépressions qui frappent 10% de la population entre novembre et avril (et égratignent une personne sur trois).

N.C. : La méthode suivante touche à l’alimentation. Vous dites qu’une nourriture saine doit équilibrer les lipides oméga3 et les lipides oméga6 - les premiers, propres à la faune et la flore sauvages se trouvant de nos jours complètement écrasés par les seconds, qui sont propres aux animaux et aux végétaux domestiques. Vous dites que la vertu des oméga3 est d’alimenter le cerveau...

D. S. S. : Les cellules du cerveau, comme de tout le corps, se renouvellent sans arrêt, à partir en particulier de nos aliments. Le fait que notre équilibre mental dépend donc, entre autres, de ce que nous mangeons, est quelque chose dont on n’avait jamais tenu compte en psychiatrie. On le réalise aujourd’hui, notamment sur l’Alzeimer : on sait qu’il y a un gros facteur nutritionnel dans la probabilité de développer cette maladie. Personnellement, je me suis surtout intéressé aux conséquences de l’alimentation sur l’anxiété et la dépression. L’impact le plus fort est celui des acides gras essentiels, oméga3, que l’on trouve dans les huiles de poisson, les crustacés, les graines de lin, les plantes vertes sauvages, le gibier... Le cerveau de nos ancêtres s’est développé autour du grand Rift africain, où la nourriture était à peu près équilibrée à 50/50 entre les deux familles de lipides. On pense que c’est ce ratio qui a permis aux membranes de notre cerveau de fonctionner dans son créneau optimal,développantaumieuxsacapacitéde conscience. Ce rapport oméga3/oméga6 est aujourd’hui tombé à 1/20, voire à 1/40 ! Or, c’est comme de mettre du diesel de mauvaise qualité dans un moteur de Ferrari : ça marche, mais très mal et ça abime le moteur. Le fameux “régime crétois” se rapproche un peu de ce que notre cerveau attend pour bien fonctionner...

Quatre études récentes ont prouvé que si l’on augmente l’apport d’oméga3 dans la nourriture de personnes souffrant de problèmes psychiatriques sérieux - par exemple des maniaco-dépressifs graves, ou des dépressifs sur lesquels les médicaments sont sans effet -, on tombe sur des résultats tellement probants qu’ils ont dû arrêter les recherches : il devenait en effet indécent de maintenir le “groupe placebo” en souffrance, sans le nourrir à son tour d’oméga3 ! En octobre 2002, la première revue psychiatrique du monde a publié une étude où 70% des sujets - des dépressifs lourds, résistant aux antidépresseurs - ont vu leurs symptômes réduits de moitié en deux semaines ! Et tous les effets secondaires sont bénéfiques : ça empêche les maladies cardio-vasculaires, les problèmes d’arthrite, l’acné... C’est tellement énorme qu’on se demande comment on a pu si longtemps passer à côté.

N.C. : Quid des deux dernières méthodes de guérison ?

D. S. S. : Elles sont moins excitantes et pourtant tout aussi efficaces. D’abord l’exercice physique, tout simplement. Deux études de l’université de Duke montrent que chez les gens qui ont besoin d’antidépresseurs, 30% à 50% rechutent au bout d’un an - alors que ceux qui font simplement du jogging, trois fois vingt minutes par semaine, ne sont que 10% à rechuter. C’est quand même incroyable : ça ne coûte rien et là aussi, tous les effets secondaires sont bénéfiques... Enfin, il serait criminel de ne pas en parler ! Personnellement, l’activité physique est ma première ligne de défense face au stress et à la déprime.

N.C. : Sous quelle forme ?

D. S. S. : Je n’ai plus de voiture et je me suis acheté un vélo - en faisant bien attention aux voitures arrêtées !

N.C. : Votre dernière méthode, enfin, semble plus vague que les autres, puisqu’il s’agit de la communication affective... Cependant, vous parlez du “Love Lab” de Gottman : de quoi s’agit-il ?

D. S. S. : On a maintenant des informations, en partie grâce à Gottman, qui permettent de comprendre ce qui dans la communication entre les êtres est particulièrement nocif pour le cerveau émotionnel et induit un dérapage qui empêche de raisonner et trouble la relation. Le “Love Lab” a étudié des centaines de couples, en les filmant et en leur collant toutes sortes de capteurs sur le corps, pour mesurer tous leurs changements physiologiques tandis qu’ils étaient en train de se disputer sur des sujets chroniques de tension dans la relation. Il en émerge des leçons simples, qui constituent en fait, je pense, l’essentiel de mon livre : apprendre à communiquer différemment, non plus dans la violence mais dans l’authenticité, la vulnérabilité et le désir de conduire la relation à son maximum, que ce soit avec ses enfants, son conjoint, ses collègues...

N.C. : Vous avez ainsi mis au point une méthode que vous baptisez SPACEE - pour Source + Place + Approche amicale + Comportement objectif + Émotion + Espoir déçu. On pense parfois en vous lisant à la méthode ESPERE de Jacques Salomé...

D. S. S. : Ça n’est pas contradictoire en effet. À partir du moment où vous commencez à systématiquement observer cette méthode, je n’hésite pas à dire que ça vous change la vie - même si c’est dur, très dur... on y travaille toute sa vie ! Pour l’essentiel, on s’aperçoit qu’on n’a plus besoin d’être en conflit avec les autres pour obtenir ce dont on a besoin et pour avoir des relations harmonieuses. La plupart des gens sont dans le dilemme “se laisser marcher sur les pieds ou marcher sur les pieds des autres”. Or, c’est ni l’un ni l’autre. Ça semble évident, mais généralement on laisse ça dans le vague. Ce qui m’a intéressé, c’est qu’il existe des méthodes précises pour gérer les conflits, étape par étape. J’en ai eu besoin quand j’ai dû enseigner à des médecins comment gérer les patients difficiles - et j’ai donc bâti ma propre méthode.

N.C. : Finissons sur le concept clé de placebo. Généralement, quand le système médical officiel veut disqualifier une nouvelle méthode, il dit : “Ce n’est qu’un placebo.” N’y a-t-il pas là un sophisme assez malhonnête, dans la mesure où, lorsque nous guérissons, c’est évidemment toujours que la thérapie a su “plaire” (du latin placere) à notre organisme ? De toute façon, c’est toujours notre corps qui, en réalité, se guérit lui-même, non ?

D. S. S. : Dire “ce n’est qu’un placebo” n’a aucun sens à partir du moment où “ça marche” ! Or, telle est la seule question intéressante en médecine : il faut que ce soit efficace et fiable. Si j’ai entre les mains un placebo - un médicament sans principe actif reconnu - et que ça marche dans 70% des cas, c’est-à-dire aussi souvent qu’un très bon antidépresseur, ou dans 80% des cas, comme un très bon antibiotique contre la pneumonie, eh bien, je me fiche de savoir comment ça marche ! À San Diego, ils ont récemment étudié des traitements officiels standart des années 50 ou 60, dont on s’est aperçu qu’ils ne s’agissait en fait “que de placebo”, les avancées de la science ont prouvé rétrospectivement que leurs principes actifs supposés étaient bidon : à l’époque, pourtant, ils fonctionnaient dans 70% des cas - notamment parce que les médecins y croyaient (ceux-ci ont toujours tendance à “croire” aux nouveaux remèdes) !

Le contrat médecin/patient était donc respecté. Ce que les esprits étroitement scientistes ne comprennent pas, c’est la nature réelle de ce contrat : le médecin doit aider le patient à guérir, donc à induire à l’intérieur de lui les mécanismes d’autoguérison. Le reste, on s’en fout ! Dernier propos : se guérir individuellement, égoïstement, n’a pas de sens. On ne se soigne vraiment qu’en s’inscrivant dans une communauté et en cherchant quel sens a l’existence, pour tenter de trouver une dimension un tant soit peu transpersonnelle. •

Par Patrice van Eersel,nouvellescles.com


-  *Guérir de David Servan-Schreiber, éd. Robert Laffont.