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Annick Asso : Le Cantique des Larmes, Arménie, 1915.

 
Le cantique des Larmes, d’Annick Asso Voici, on ne peut plus flagrant, le livre de l’enfer.
mercredi 13 avril 2005.

Enfermement des Arméniens dans l’enfer

 
Annick Asso : Le Cantique des Larmes. - 4.5 ko
Annick Asso : Le Cantique des Larmes.

de l’inhumain le plus débridé. Mais au contraire de l’Enfer de Dante où le châtiment est la conséquence dans l’au-delà d’un acte inhumain accompli au cours de l’existence terrestre, ici l’enfer laboure la chair vivante de l’innocent, dont l’innocence même est une torture. Alors que chez Dante les damnés savent et disent pour quoi ils le sont, en 1915 les Arméniens, criminels sans crime, avaient la parole trouée par l’abîme du désarroi. Des enfants perdront la parole, des adultes perdront la raison. La vie des survivants d’un génocide ne sera plus jamais la vie. Vous qui entrez dans ce livre, perdez toute espérance... semble vouloir dire au lecteur de ce Cantique des larmes, le rescapé qui raconte la déportation et n’avait d’autre vie que la faim et la soif, d’autre avenir que sa propre mort.

Dans son « introduction littéraire » Annick Asso analyse le rapport que le témoin entretient avec le contenu et la forme de son témoignage. Ce témoin est confronté à un excès de mémoire et à un déficit de la parole et de l’écoute. De fait, le vécu est d’autant plus incroyable qu’il ne peut être entendu comme crédible. Il est d’autant plus indicible par sa démesure qu’il ne peut entrer tout entier dans un récit. Le témoin du génocide fait donc la double expérience de son « anhumanité » : pendant le génocide on lui récusait le statut d’homme, après le génocide il se retire de la communauté des hommes qu’il juge incapable de recevoir l’essentiel de sa parole.

En choisissant de concentrer le plus gros de son livre sur les témoins directs du génocide, Annick Asso est conduite à recenser toutes les méthodes d’avilissement pratiquées sans distinction d’âge, de sexe, d’état civil, de profession, sur les corps comme sur les esprits, sur les vivants comme sur les morts. En 1915 et 1916, sur la propre terre de leurs ancêtres, les Arméniens ont connu tous les cercles d’un Dante sans foi ni loi, devenu si fou qu’il les aurait tous emmêlés.

Dès lors, qu’importent les mots sur lesquels ratiocinent aujourd’hui les négationnistes de tous poils pour dire la chose, qu’importent les chiffres pour quantifier l’inquantifiable, qu’importe aussi l’histoire si le fait humain suffit à lui seul comme preuve à charge de l’inhumanité du bourreau dans son acharnement à déshumaniser sa victime. D’autant qu’Annick Asso puise dans les sources multiples de l’historiographie génocidaire arménienne ou non arménienne (consul, infirmière, journaliste...) pour classer les « dires » selon les régions et selon les typologies de la souffrance et du meurtre.

Mais, non content de recenser les malheurs, l’ouvrage consacre toute une partie à la résistance. Les combats hauts en couleurs de Chabin-Karahissar, racontés par Zabel Bournazian valent en tension dramatique ceux de Moussa Dagh. D’autant qu’ils suffisent à récuser l’idée selon laquelle les Arméniens se seraient comportés comme des moutons. Quand ils en eurent les moyens, même les moins appropriés, les Arméniens surent utiliser le terrain et donner leur pâtée aux arrogantes armées de criminels.

Une partie historique remplit bien son office de mise en place du cadre général dans lequel vont venir s’inscrire les témoignages. De sorte que celui qui veut comprendre possède là un condensé du fait génocidaire dans toute son ampleur, depuis les massacres hamidiens jusqu’aux formes les plus actuelles du négationnisme de l’État turc. Un siècle de meurtre et de déni. À croire que parler du génocide arménien équivaut à dire l’identité turque.

Par Denis Donikian, yevrobatsi.org

Annick Asso : Le Cantique des Larmes, Arménie, 1915. Paroles de rescapés du génocide.
-  Editions La Table Ronde, Paris, avril 2005.