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Verlaine en roue libre

 
Un homme et sa passion, il n’en faut pas plus pour éclairer d’un jour nouveau une oeuvre que l’on croyait connaître. Michael Pakenham publie, le 11 mai prochain, le premier volume (1857-1885) d’une Correspondance générale de Paul Verlaine.
vendredi 29 avril 2005.

Assorti de notices historiques, d’articles inédits, de commentaires, et d’une iconographie remarquable,

 
Portrait de Paul Verlaine (détail), attribué à Félix Vallotton. - 5.1 ko
Portrait de Paul Verlaine (détail), attribué à Félix Vallotton.

l’appareil critique qui se déploie autour de la correspondance proprement dite, fait apparaître toutes les pièces du puzzle verlainien. Puzzle qui révèle l’extrême complexité du poète et la richesse d’un style délivré des afféteries que, jadis ou naguère, ses éditeurs avaient infligées à sa prose. Recouvrant la période des débuts, ce premier volume, au-delà des révélations qu’il apporte sur le plan biographique, fait événement par sa forme. Au fil de ces mille neuf cents missives, Verlaine épistolier ne cesse de nous éblouir. Nous sommes très loin de la langue de potache que l’on croyait... Bizarreries, raffinements, profondeur, étrangeté dit M. Pakenham : il convient de s’arrêter un instant sur ce savant cryptage.

Se sentant délivré des impératifs qu’il se devait de respecter dans sa poésie, Verlaine s’abandonne à sa fantaisie. Foin de la métrique, de la rime, tant pis pour l’acrostiche, la strophe carrée ou horizontale, l’épistolier « se lâche », dirait-on aujourd’hui. Or le génie étant ce qu’il est, il ne peut s’empêcher de créer. Habillant sa pensée d’une terminologie exubérante, qui enlève avec force l’idée, Verlaine épistolier passe, en toute liberté de l’utilisation d’un mot qu’il se contente d’écrire phonétiquement à l’abréviation ou au détournement verbal, ajoutant telle voyelle ou syllabe à un terme emprunté au latin de cuisine ou à l’anglais.

« Gavroche venu, repar’d’hon’gîtes sûrs. Il t’écrira » (codes) « Je voillage vertigineusement » (phonétique) « Mon frère (brother plainly) (anglais) « Je suis old cunt ever open ou opened » (jeu de mots + anglais). « La Tamise est superbe : figure-toi un immense tourbillon de boue, quelque chose comme un gigantesque gogueneau débordant. » (argot)... « Tu as dû recevoir ma lettre, et probab (phonétique) y répondre ? » « Verlaine va t’écrire ex imo (latin) « Le there ci-joint » (pour « vers »), etc. Du rap et du verlan, avant la lettre et digne des ateliers de l’Oulipo, mais ce sera un siècle plus tard. Verlaine s’évade de ses prisons par l’invention verbale, les mots ciselés, fabriqués pour l’autre (le « Maître » Hugo, les amis Coppée, Sainte-Beuve Leconte de Lisle, Mallarmé le cher « Rimbe », ses éditeurs etc.). Et cela dans la jubilation, l’obscénité aidant, qui est chez lui pimpante.

On est loin de la poésie élégiaque et de la douce « musicalité » du poète saturnien. « Subversif en diable, Verlaine travaille dans le genre vigoureux (...) », déclarait René Delorme dans l’Union des Jeunes du 15 août 1869. Il suffisait sans doute du regard pénétrant d’un exégète tel que Michael Pakenham, pour mieux percevoir le buveur d’absinthe. L’auteur des Fêtes Galantes, de Cellulairement et de Sagesse a un visage de rechange. C’est Le « Verlainien épistolaire », époustouflant, l’autre versant de cette montagne qu’est son oeuvre....

Source : lefigaro.fr

Correspondance générale (1857-1885) de Paul Verlaine
Fayard, 1 222 p., 45 €. A paraître le 12 mai.