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The Taste of Tea de Katsuhito Ishii

 
On peut voir The Taste of Tea comme un écho japonais fraternel à la Vie aquatique américaine de Wes Anderson (Libération du 9 mars), soit deux tentatives d’exploration comique de l’individualité moderne, du côté du rapport au collectif (famille, amis, collègues de travail), à l’environnement (entre perdition et entropie) et sous le signe d’un destin d’humanoïde hébété, que l’on reconnaît. de Katsuhito Ishii.
mercredi 20 avril 2005.

Pour compléter cette « triade existentielle » récente,

 
The Taste of Tea de Katsuhito Ishii - 4.8 ko
The Taste of Tea de Katsuhito Ishii

il faudrait ajouter le cas Desplechin, creusant chez nous les mêmes questions mais avec les instruments de la psychologie et du ressentiment narcissique-agressif dans son Rois et reine .

Univers à 2D.
The Taste of Tea fut présenté en ouverture de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes l’an dernier. Ce n’était probablement pas le moment idéal pour jeter les feux de la rampe sur ce film de près de deux heures et demie parfaitement atypique et qui, d’ailleurs, est passé relativement inaperçu. Même un an après et revu à froid en projection de presse parisienne, ce troisième long métrage de Katsuhito Ishii continue d’agir comme un tonique euphorisant. Telle cette première image, ouvrant le ban au ralenti, d’un ado qui bondit par-dessus la caméra, le film se soustrait aux lois de la gravité en même temps qu’il défie les règles de la profondeur. Ici, tout semble s’accomplir sur la surface heureuse d’un univers à deux dimensions peuplé d’une multitude de signes, découpé en cases géométriques, se développant à l’intérieur d’un présent perpétuel étrangement bénéfique, à la manière placide des admirables mangas de Yasujiro Taniguchi ou des portraits peints de Kaburagi Kiyokata.

Ishii est né en 1966, il a mené une carrière tous azimuts, tournant une centaine de spots de pub avant de s’atteler à deux premiers longs métrages ayant obtenu un gros succès au box-office nippon : Shark Skin Man and Peach Hip Girl puis Party 7, restés inédits en France (mais on les trouve en import DVD). Il a aussi réalisé des courts métrages en animation 2D (Trava) et 3D (Hal et Bons) avant d’être repéré au festival d’Hawaii par Quentin Tarantino qui lui commande un manga à insérer dans Kill Bill 1. The Taste of Tea est aux antipodes de la violence de ce dessin animé qui éclatait en rouge et noir au premier tiers des aventures d’Uma Thurman mais aussi du comique pulp de ses deux premiers films. On comprend à demi-mot que The Taste... est à ce jour probablement le travail le plus personnel de son auteur, qui n’est plus pris dans le flux des commandes et des contraintes clippées de la culture jeune.

« Bougeotte ».
A presque 40 ans, Ishii s’est offert le film qu’il avait envie de voir, celui qui ressemble le plus à sa philosophie (« Du calme ! Ralentis ! Mets pas trop la pression ! »), qui s’inspire aussi des natures immobiles qu’il capte à ses heures perdues de balades avec sa caméra DV, continuum de plans fixes, des arbres, de l’eau, du vent... Contacté par mail, il explique sa démarche : « Je suis né à Nigata et j’y ai vécu jusqu’à l’âge de 3 ans. J’ai souvent déménagé avec mes parents : j’ai connu deux maternelles, six écoles primaires. Je changeais tout le temps d’amis. Cette bougeotte m’a beaucoup influencé et je crois que je suis devenu un adulte qui aime le changement et ne peut faire la même chose trop longtemps. Il y a deux ou trois choses directement autobiographiques dans The Taste of Tea, mais cela me gêne de dire lesquels... Je n’ai jamais pensé à mes films à travers leurs "thèmes" ou leur "style". Pour The Taste of Tea, j’avais en tête des expressions du type "ouverture des sentiments", "beauté de la lumière naturelle", "histoire quotidienne, banale". »

« Banale »
C’est une manière de parler parce que la famille d’excentriques qui occupe le premier plan du film, les Haruno, est un collectif de dingues sur trois générations. Le grand-père passe son temps oisif à prendre des poses de superhéros en action entre deux crises de chansonnettes ; la cadette, Sachiko, 6 ans, est poursuivie par un doppelganger géant qui l’observe dans ses moindres faits et gestes ; le père, Nobuo, gagne sa vie en pratiquant l’hypnose ; la mère, Yoshiko, est devenue sur le tard dessinatrice de mangas ; l’ado, Hajime, est débordé par le bouillonnement de ses hormones, etc. Le film parvient à un équilibre étonnant, inscrivant tous ces personnages dans le circuit libre entre leur vie à la maison et leurs turpitudes à l’extérieur. Ishii a une façon très belle, très peu oedipienne, de représenter la famille comme un milieu ouvert composé de personnalités irréductibles mais qui ne cherchent jamais à se nuire. Famille non domestiquée, chaque membre assemblé forme un corps d’une plasticité affective que rien, pas même la mort d’un proche, ne solidifie en bloc de névroses.

La méthode de travail d’Ishii est celle d’un graphiste de fond qui prépare son film comme un animateur. Pas de scénario au sens classique du script écrit et dialogué mais un story-board qu’il élabore seul. Des cadres, des personnages d’abord muets, des situations lâchement liées les unes aux autres et, à la fin, des bulles légères porteuses de paroles. Au tournage, Ishii, son story-board en main, tente de tout recréer à l’identique mais se laisse aussi envahir par le désordre de la réalité, ou les idées de ses acteurs. Le résultat est incroyable de fougue et de calme ; le foisonnement des situations, l’écart constant des registres, les ruptures de ton et les changements de vitesse à vue conduisent à des salves de satoris délicieux où la vérité des choses se déchire dans un tremblement de ligne, un temps mort ou, comme c’est le cas pour Sachiko, dans la mire télé après une interruption de programme !

Fan de Miyazaki.
L’importance du paysage dans le film a obligé le cinéaste à faire de longs repérages pour parvenir à trouver un endroit suffisamment préservé pour correspondre aux visions de campagne japonaise proverbiale qu’il avait en tête. L’équipe a posé bagage dans le bourg de Mogi, préfecture de Tochigi (au nord de Tokyo), avec ses rizières, ses cerisiers en fleur et l’omniprésence sonore du chant des oiseaux. C’est sans doute une vision un peu idéalisée parce que, comme le rappelle Ishii, Mogi est surtout connue internationalement pour son circuit de formule 1 ! Difficile en tout cas de ne pas penser, en voyant Hajime pédalant comme un perdu sur les routes en lacets ou quelque zoom arrière découvrant la perspective des montagnes embrumées, au soin apporté par Hayao Miyazaki à la description d’une nature intacte.

Ishii est évidemment un fan du maître de l’animation des studios Ghibli (« Mon voisin Totoro est l’un de mes films favoris. J’aime et je respecte infiniment monsieur Miyazaki »). Parmi ses autres influences, il cite un film d’un cinéaste qui fut son prof à l’université de cinéma de Tokyo, Kohei Oguri, notamment un film inédit en France, l’Homme endormi (Nemura otoko, 1996) : « C’est un film génial, cool, super cool ! ! ! Presque une installation vidéo ! Images magnifiques, paysages étonnants, le moindre détail est à tomber. » Oscillant entre chronique pointilliste, ligne claire et déchaînement expérimental (avec effets spéciaux, collages pop-art, intrusion de mangas), The Taste of Tea tente le saut périlleux mais ne croit pas au vide : la plénitude qui le tient est une extase qui, comme l’écrit Baudelaire, ne « s’exprime par aucun bruit », extase de la Terre sous la coupole pourpre du soir, un antivertige.

Par Didier PERON, liberation.fr

The Taste of Tea de Katsuhito Ishii,
avec Maya Banno, Takahiro Sato, Tadanobu Asano... 2 h 23