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Robert Dessaix, mille vies en une seule

 
Il se peut que Robert Dessaix éprouve, à l’occasion, de la colère, de la rancune, ou même du dépit. Qu’il proteste ou se plaigne, qu’il tape du pied, qu’il élève la voix. Mais rien n’est moins sûr.
vendredi 15 avril 2005.

Tel qu’on le voit, répondant aimablement au serveur d’un café parisien qui vient lui signaler

 
L’écrivain australien Robert Dessaix en 2001. - 4.5 ko
L’écrivain australien Robert Dessaix en 2001.

(avec une certaine aigreur) que l’endroit n’est pas fumeur, on a plutôt l’impression que cet écrivain repousse toute idée de fureur hors de son périmètre personnel. Et qu’il a décidé, cet Australien de 61 ans, de mettre la civilité au centre de son existence. Frêle et souriant, le visage envahi par des yeux immenses, cet ancien professeur de littérature semble d’ailleurs un concentré de civilisation ­ comme pour faire mentir les Européens, si prompts à tenir ce bout du monde pour un désert culturel. Civilisés, donc, lui et son oeuvre, composée de livres raffinés (mais nullement fades), où l’autobiographie porte le récit, sans jamais le cannibaliser.

Après avoir consacré un livre à l’histoire de sa filiation (Une mère et sa honte, aux éditions du Reflet, en 2000), Dessaix a promené ses lecteurs dans des endroits divers, faisant surgir, chaque fois, la nature humaine et ses mystères d’entre les vieilles pierres : Venise, avec Night Letters ou Corfou, dans le roman du même nom (respectivement parus au Reflet, en 2001 et 2002). En aucun cas, il ne s’agit de voyager pour voyager. Même quand il déambule dans des lieux mille fois explorés, quand il emprunte les chemins du parfait touriste, quand il suit une banale visite guidée, l’auteur n’est pas là pour accumuler des connaissances ou des souvenirs à produire en public, plus tard. Ce qu’il cherche, ce pèlerin curieux des hommes et de leurs labyrinthes intérieurs, c’est de quelle manière ces endroits peuvent avoir gardé l’empreinte des gens qui les ont traversés, comment ils peuvent les éclairer.

Dans L’Amour de toute une vie (Mercure de France, traduit de l’anglais par Marie-Pierre Bay, 322 p., 24,50 €), Robert Dessaix s’est donc engagé dans un de ces voyages dont il a le secret, sur les traces de l’écrivain russe Ivan Sergueievitch Tourgueniev (1818-1883). Ou plus exactement, comme il l’explique d’un air gourmand, sur la piste de "l’amour, la mort, l’existence de Dieu, toutes ces choses que représente Tourgueniev et dont j’aime discuter". Le voilà donc embarqué dans les rues de Baden-Baden ou de Paris, de Bougival, de Saint-Pétersbourg ou de Moscou, toutes les villes fréquentées par l’auteur des Mémoires d’un chasseur. Lié à la cantatrice Pauline Viardot-Garcia, célèbre mezzo-soprano et soeur de la Malibran, Tourgueniev a passé une partie de son existence à les suivre, elle et son mari, dans les différents lieux où ils élisaient résidence. Le coffre dont Robert Dessaix voudrait infiniment trouver le chiffre est le suivant : quel genre d’amour pouvait bien attacher l’écrivain russe le plus admiré de son temps à cette femme mariée, très occupée, laide au demeurant ?

Singulier ménage à trois
"Quand j’étais jeune, l’insatisfaction de cet écrivain m’agaçait, explique Robert Dessaix, qui a appris le russe dans l’enfance et fait une partie de ses études à Moscou, avant de retourner à Sydney, puis aujourd’hui en Tasmanie. Après tout, n’était-il pas beau, riche, célèbre ? Et puis, en vieillissant, j’ai mieux compris que tout cela ne compte pas, si l’on ne peut pas aimer à sa convenance." Certes, Tourgueniev aimait Pauline Viardot, mais à cause de ce singulier ménage à trois, "il n’avait pas de nid, la chose qu’il désirait par-dessus tout", observe Robert Dessaix. "Moi aussi, j’éprouve un grand amour très différent de celui qu’on voit au cinéma ou dans les livres. Je vis avec le même homme depuis 23 ans : ce n’est pas très sexuel, mais pourtant complet, sans creux. Comment appeler cela ? Les chansons parlent d’amour avec un seul mot, "love", mais c’est un terme fa-ti-gué." Il s’arrête un instant, puis reprend, dans un français inquiet, mais parfait : "On ne voit que la luxure d’un côté, le couple de l’autre. Alors que pour la plupart, nous habitons au milieu, dans une pénombre pour laquelle nous n’avons pas de mots."

Lui, ce qu’il désire, c’est trouver le terme susceptible de définir cet entre-deux crucial. "Si j’étais capable de trouver le mot exact correspondant à ce que Tourgueniev éprouvait, note-t-il dans le livre, l’amour dans lequel ma vie à moi s’enracine s’épanouirait peut-être avec plus de luxuriance." Ecrire, comme voyager, n’est pas un luxe ­ ou ne devrait jamais l’être. Plutôt une impérieuse nécessité : la meilleure manière de se rencontrer, mais aussi de connaître les autres et le monde, de faire grandir la part civilisée en soi. "Sans les mots, on ne peut pas comprendre ce qui se passe dans la vie", constate l’écrivain. Seulement les mots, parfois, fuient, se dérobent. Alors, l’écrivain continue d’avancer, lancé dans un voyage perpétuel dont Robert Dessaix sait bien le prix, lui qui veut vivre "milles vies" en une seule, par l’imagination. Et pas forcément toutes civilisés, laisse-t-il entendre malicieusement.

Par Raphaëlle Rérolle, lemonde.fr