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Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline.

 

VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT de Louis-Ferdinand Céline. Critiques, 1932-1935.
Textes réunis et présentés par André Derval. 10/18-IMEC, 366 p., 15 €.

LA VIE DE CÉLINE de Frédéric Vitoux. Gallimard, "Folio", n° 4141, 1030 p., 13,50 €.

jeudi 14 avril 2005.

Ordinairement, de l’auteur à l’éditeur, on considère, sans le dire, la critique comme un mal nécessaire et circonstanciel.

 
Louis-Ferdinand Céline dans les années 1930. - 4.6 ko
Louis-Ferdinand Céline dans les années 1930.

En entretenant avec elle de bons rapports, en la flattant, en tentant d’attirer ses faveurs. Simple vecteur de promotion, accompagnant la littérature sans la faire, la critique se tromperait avec aplomb et constance, par jalousie et frustration. Ou bien, quand elle applaudit, ce serait sans risque, comme on hurle avec les loups. Sa nécessité et son rôle seraient subalternes, négligeables. A lire le dossier qu’André Derval avait rassemblé en 1993 à propos de la réception, à sa sortie, de Voyage au bout de la nuit de Céline, on doit réviser ce jugement. Au moins pour le passé. Au moins pour les grands livres. Science récente, l’histoire de la réception des oeuvres permet en effet de replacer l’acte de publication dans un contexte précis, et de mettre en lumière le rôle de la critique. Avec le temps, les circonstances étaient tombées dans l’oubli, s’étaient simplifiées à l’extrême : pour le premier roman de Céline, on ne retenait que le grand et immédiat succès, et l’affaire du Goncourt raté. Mais précisément, l’intérêt est d’entrer dans le détail, d’examiner les attendus de cette réception.

"C’est le prix Goncourt 1932 dans un fauteuil pour l’Heureux éditeur qui saura retenir cette oeuvre sans pareil - sic -", écrit le docteur Destouches (le pseudonyme ne le protège que quelques semaines), avec sa rouerie habituelle, dans la lettre qui accompagne l’envoi de son manuscrit chez Gallimard en avril 1932. Finalement, c’est Denoël ­ Gallimard demandait des allégements ­ qui sera l’"Heureux éditeur". Le contrat est signé le 30 juin et le livre paraît en octobre.

Frédéric Vitoux, dans la réédition revue et augmentée de sa grande biographie de Céline (première parution chez Grasset en 1988), rappelle les circonstances de cette publication.

VISITES, LETTRES ET DÉDICACES

Robert Denoël, éditeur avisé, est conscient de l’importance du livre. Il parie surtout sur son succès ­ une fois exploité comme il faut le caractère "scandaleux" du roman. "Vous aimerez ce livre ou le haïrez. Il ne vous laissera pas indifférent", affirme un placard publicitaire dans Gringoire le 21 octobre. De fait, les tribulations de Bardamu, cette grande épopée des misères de la guerre et de l’homme abandonné, constituent un chant stupéfiant d’audace.

Céline s’engage résolument dans la défense de son propre livre. Lui qu’on disait solitaire, accaparé par son métier de médecin, sarcastique et imprévisible, se démène, multiplie les visites, les lettres et les dédicaces flagorneuses. Surtout aux membres du jury Goncourt. Finalement, alors que la chose semblait acquise ­ les académiciens Léon Daudet et Lucien Descaves militent en sa faveur ­, c’est Guy Mazeline, pour Les Loups, qui obtient le prix, le 7 décembre, Le Voyage devant se contenter d’un Renaudot de consolation. Mazeline est publié chez Gallimard, et Hachette, son distributeur, a probablement pesé sur le vote du jury. D’autres manoeuvres et jeux d’influence ont lieu : l’époque récente n’a rien inventé !

Mais, au-delà de l’anecdote ­ fort instructive et édifiante ­ du Goncourt, Voyage au bout de la nuit fait rapidement son chemin chez ses premiers lecteurs, les critiques. L’anthologie d’André Derval doit se lire avec attention. On y découvre certes des noms connus d’écrivains ­ de Bernanos à Bataille, de Nizan à Trotski, de Mauriac à Eugène Dabit. Mais, au-delà de ce cercle, le travail plus anonyme des critiques de journaux frappe par sa pertinence.

Tous, même ceux qui, scandalisés, le rejettent, disent la sombre grandeur du livre, le traumatisme lié à sa lecture, la nouveauté de son art ­ même si certains veulent y voir une reprise du naturalisme et de Zola (Bataille s’insurge d’une telle lecture). Et même ce pauvre André Rousseau (du Figaro) qui se désole de lire, dans Céline, la disparition de "l’espoir d’ordre qui est le but de toute vie d’homme", ne souligne-t-il pas l’une des vérités du livre ?

Par Patrick Kéchichian, lemonde.fr