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Les musiques qui font de nouveau danser New York

 
Pas moins de trois expositions célèbrent comme un âge d’or les années 1970-1980, quand New York était la capitale de la fête et de la danse.
vendredi 15 avril 2005.

"A Decade of Saturday Nights", à la Public Library, conte l’histoire de la musique disco. Le Brooklyn Museum remet en valeur l’oeuvre du peintre Jean-Michel Basquiat, figure brûlante et maudite de ces années-là.

 
LCD Soundsystem - 4.1 ko
LCD Soundsystem

Il y a enfin les photos d’Alan Tannenbaum, exposées au Tribute sous le titre "New York in the 70’s", qui témoignent de la nuit new-yorkaise, où le sexe et la drogue ont joué leur rôle.

Les images de Tannenbaum, en noir et blanc, étaient souvent prises lors des folles nuits du Studio 54, la discothèque où se croisaient les stars de la mode et du spectacle. Elles disent les années de bonheur, d’insouciance et d’excès avant que le sida ne provoque un violent retour à la réalité.

C’était une époque de création tous azimuts. Une époque de bacchanales musicales entre des styles que tout aurait pu opposer : disco flamboyant, rap naissant dans le ghetto du Bronx, électronique balbutiante. Au même moment, l’Angleterre voyait exploser la musique punk-rock. Une époque bénie, "où tout n’était que prise de risque alors qu’aujourd’hui le risque est souvent sanctionné sévèrement", explique Michel Esteban, qui a dirigé, entre 1978 et 1983, le label musical ZE, et qui fut un des acteurs de cette effervescence.

Justement, l’effervescence est de retour à New York, grâce à une nouvelle scène ­ joyeuse, dansante, adepte, elle aussi, des mélanges en tous genres.

Prenons James Murphy, alias LCD Soundsystem, qui sera en concert à Paris, le 20 avril, puis au Printemps de Bourges. Le 1er avril, il se produisait au Bowery Ballroom. Le concert affichait complet depuis des semaines. Car il est, avec d’autres groupes comme Fischerspooner, Scissor Sister, the Rapture, ou !!! (prononcer "tchk, tchk, tchk"), une des figures de cette renaissance musicale de la dance.

Le premier album de LCD Soundsystem est sorti le 15 janvier en Europe. Sur scène, entouré de ses musiciens, James Murphy dégage une énergie fulgurante. Son disque, surtout, clôt de brillante manière un cycle long de cinq ans, aujourd’hui arrivé à maturité, qui a vu "les gamins fans de rock à guitare se mettre à danser sur la house musique des Daft Punk, et vice versa", résume Dominique Keagan, le patron du Plant Bar, haut lieu de ces festivités, aujourd’hui fermé.

Ces nouveaux groupes célèbrent les noces joyeuses entre la furie rock et l’énergie de la danse. Elles ressemblent fort à celles que connut la ville à la fin des années 1970 et au début des années 1980. James Murphy le sait, lui qui s’en est tant inspiré. Ce fan lucide n’est pourtant pas du genre nostalgique. "Il devait y avoir un paquet de trucs chiants aussi. Je crois qu’on a tendance à enjoliver cette époque", lance-t-il avec humour. Il est sûr d’une chose : "Elle était beaucoup plus libre." Ça, Murphy le lui envie.

La scène dance d’aujourd’hui a une singularité : elle est apparue dans une ville où les excès sont pénalisés. Car si le New York des années 1970 sentait le soufre, celui des années 1990 et 2000 sent le propre. C’est le New York de la "Quality of Life" imaginé par son ancien maire à la poigne de fer, Rudolph Giuliani, celui que beaucoup, à l’étranger, ont découvert au moment des attentats du 11-Septembre.

Sous M. Giuliani, l’esprit de contradiction n’était pas le bienvenu. Ce dernier a voulu imposer un New York plus sûr, pour le bonheur de tous ­ la ville était rongée par la violence et le crack ­, mais aussi plus calme, et toujours plus sain, jusqu’à frôler l’obsession.

Warren Fischer et Casey Spooner, du duo Fischerspooner, se souviennent avoir trouvé New York presque tranquille lorsqu’ils y emménagent, en 1995, après avoir étudié les arts visuels à Chicago. "Nous nous demandions où avait disparu toute la fantaisie de cette ville."

D’autant qu’en 1997 une loi durcit le ton, qui, aujourd’hui encore, écorne passablement l’image de New York comme ville qui ne dort jamais. Cette loi, c’est la "loi cabaret". Ce texte de 1926, imaginé à l’époque de la prohibition, oublié de tous avant d’être réactivé par l’administration Giuliani, interdit de danser dans les bars sans une licence spéciale ­ qu’ils sont nombreux à ne pas avoir.

Commence alors une incroyable chasse au "danseur" dans les bars de la ville. "Un jour, raconte Dominique Keagan, un flic s’est pointé incognito dans mon bar, a commandé un verre et nous a infligé une amende de 150 dollars pour "danse illégale"." Trois semaines plus tard, le Plant était condamné à une première fermeture administrative. "Il fallait se tenir prêt au cas où les flics débarquent, se souvient James. Ce n’était pas "hey, planque la coke", non, c’était le simple fait de danser."

Cette mésaventure, des dizaines de petits lieux de Manhattan l’ont connue, entre 1999 et 2003. La scène danse résiste, s’adapte, transforme ses concerts en happening dans les galeries, trouve refuge au Luxx, le centre névralgique de l’électroclash, situé dans le quartier de Brooklyn, où la licence cabaret est plus facile à obtenir.

"TOTAL SMOKING BAN"
Dans le quartier du Queens, installé dans une ancienne école, se trouve PS1, un des grands centres d’art contemporain de New York qui présente des jeunes plasticiens (Le Monde du 12 avril). Ce musée des artistes de demain organise, l’été, le festival Warm Up, où le public new-yorkais découvre en plein air les musiciens qui font la vitalité de sa ville. "Ce n’était pas "Sauvons New York", tempère Casey Spooner, mais nous ressentions le besoin de faire quelque chose."

Le groupe !!! , pour sa part, réplique en musique aux interdictions en intitulant un de ses morceaux Me and Giuliani, down by the Schoolyard, satire de la qualité de vie new-yorkaise, sorte de boule d’énergie punk croisée avec le funk et l’électro bouillonnante. Ce sera leur premier tube, l’hymne d’une résistance joyeuse et partageuse.

Mais attention : si New York se régale alors de son extravagance retrouvée, la "loi cabaret" demeure un frein à toute initiative. D’autant qu’il est interdit de fumer depuis le "total smoking ban" instauré en mars 2003 et qui touche tout lieu public (bars et boîtes de nuit compris).

La rébellion recommence néanmoins à germer au coeur de Manhattan. Oh, pas grand-chose en comparaison des folles années 1970, mais beaucoup, semble-t-il, pour Michael Bloomberg, le nouveau maire de New York, qui, sur ce terrain, se situe dans la continuité de M. Giuliani.

Il suffit de monter à l’étage du petit club Luke & Leroy de Greenwich Village ou de descendre dans la cave du LIT, un bar de l’East Village, pour vivre une expérience qu’on croyait perdue dans les lieux publics : boire un verre, en dansant, une cigarette à la main.

C’est la preuve, pour Casey Spooner, que la capacité d’adaptation l’emporte : "Si tu veux vraiment faire des choses folles à New York, tu peux toujours le faire. Mais ce ne sera pas dans un lieu public." C’est bien ce qui chagrine James Murphy, perplexe devant ce clubbing trop sage pour être créatif. "Ce qui a fait la grandeur de New York, c’est la menace permanente d’un art prolo dans Manhattan." Cette menace transpirait dans la musique des artistes à contre-courant qui ont sauvé sa vie de banlieusard, enfant. A James Murphy, à Fischerspooner, Scissor Sistors et autres joyeux "rebels" d’aller sauver des vies maintenant.

New-York-Odile de Plas, lemonde.fr

Quelques disques, entre électronique brute, pop et punk-funk
Mutant Disco vol. 3 : Garage sale. 1 CD ZE Records, 2005. Compilation de 1978 à 1983.
The Rapture. Echoes. 1 CD Vertigo/Mercury, 2003. Rock nerveux et électronique brute.
DFA. Compilation 02. 1 CD DFA/Labels 2002, 2004. Tout le spectre d’un label phare. _ !!! -prononcer tchk tchk tchk-. !!!. Warp, 2004. L’improvisation comme moteur d’un funk moderne. Scissor Sisters. We Are Scissor Sister, So Are We. Concert enregistré au Brighton Dome (Royaume-Uni). 1 DVD AZ, 2005. Un concentré d’extravagance et le documentaire de Julien _ Temple Return to Oz sur les débuts du groupe. Bourré d’humour.
Out Hud. Let us Never Speak of it again. 1 CD K7/Pias, sortie fin avril. Une filiation avec !!!, version pop et dub. A découvrir.
LCD Soundsystem. LCD Soundsystem. 1 CD EMI, 2005. Le punk-funk à son meilleur.
Fischerspooner. Odyssey. 1 CD Capitol/EMI, sortie le 19 avril.

"LCD Soundsystem", le 20 avril à 19 heures, à l’Elysée-Montmartre, 72, boulevard de Rochechouart, Paris-18e. Tél. : 01-42-23-46-50. Le 21 avril à 20 heures à Evreux, à L’Abordage 02-32-31-86-80, 16,60 €. Le 23 avril à 18 heures au Printemps de Bourges (tél. : 01-40-35-09-09), chapiteau temporaire Le Phénix, 26 €.