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Umberto Eco : L’île du premier jour

 
La critique italienne a éreinté « L’île du premier jour » d’Umberto Eco, une histoire de Robinson truffée de références littéraires. Qu’en diront les lecteurs français ?
jeudi 3 mars 2005.

« Dans la vie, nous rappelle Umberto Eco à la fin de son dernier roman, les choses arrivent parce qu’elles arrivent, et ça n’est que dans le domaine de la fiction qu’elles paraissent arriver en fonction de quelque fin ou objectif. » C’est une observation subtile, typique de son auteur. Mais qui survient à la suite de près de 500 pages denses d’une fiction-qui-prétend-être-réelle, chacune marquée par l’habile griffe italienne d’Eco, qui tord les événements en fonction de ses propres intérêts et objectifs.

Le roman, L’île du premier jour, publié en novembre dernier à Milan par Bompani, est un échec, au vu de sa propre équation. Les équations d’Eco sont toutefois si démesurément ambitieuses que ses fiascos peuvent se révéler aussi riches et gratifiants que les réussites de la plupart des autres écrivains. En dépit de tous ses défauts, le livre - qui devrait être disponible dès cette année, traduit dans les principales langues - constituera une lecture obligatoire pour les fans d’Eco et tous ceux qui s’intéressent à la fiction contemporaine.

En Italie, chaque nouvel ouvrage de l’auteur-philosophe du Nom de la rose est accueilli comme un événement national. Lorsque L’île est sortie en novembre dernier, le roman fut l’objet d’annonces respectueuses en première page de tous les journaux italiens - et la cible de boulets rouges dans la plupart des chroniques en pages intérieures. Avec une malveillance mal dissimulée, la majorité des critiques a défini la trajectoire créatrice d’Eco comme une chute continue, débutant avec la renommée mondiale de la Rose, se poursuivant avec la médiocrité du Pendule de Foucault et aboutissant au désastre artistique de L’île. Ces jugements, sans être toujours déplacés, sont au fond fallacieux. Car ils considèrent Eco comme un conteur ordinaire, alors qu’en réalité c’est un allégoriste qui utilise ses fables pour véhiculer une vision systématique de toute création.

Cette fois, Umberto Eco débute par une idée magnifique, effrontément empruntée au Robinson Crusoé de Defoe. En 1643, un jeune noble italien, libre de toute attache, est victime d’un naufrage et se réfugie non sur le rivage d’une île, mais sur un autre navire, l’embarcation d’un explorateur hollandais abandonnée à quelques mètres seulement de ce que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de Ligne de changement de date. Petit à petit, Roberto devient obsédé par l’idée que l’île située juste derrière la ligne de démarcation vit à l’heure du passé. Si seulement il pouvait atteindre le rivage de cette île, il remonterait le temps, corrigerait ses propres erreurs et referait le monde. [...]

Eco a soigneusement choisi son époque. Alors que Le nom de la rose se déroulait dans le chaos de la fin du Moyen Age, L’île du premier jour est contemporaine de la ligne de fracture entre l’âge de la foi et l’âge de la raison. Une époque où tout change. Galilée vient de bouleverser la vieille conception géocentrique de l’univers définie par Ptolémée. Les grands explorateurs ont élargi la vision européenne du globe terrestre et des merveilles qu’il recèle. La poudre noire révolutionne l’art de la guerre. La littérature elle-même est bousculée par les poètes métaphysiques qui contorsionnent le langage et les images.

Malheureusement, ces grands thèmes ne parviennent jamais à se fondre vraiment avec la fiction qui nous est contée. Eco se livre à d’éblouissants discours sur les passions de l’âme, sur les preuves de l’existence de Dieu, sur la lumière et l’obscurité, sur le temps et les horloges, sur la mélancolie érotique et, bien sûr, sur l’interpénétration de la fiction et de la réalité. Le texte est agrémenté de centaines de plaisanteries érudites, de pastiches d’écrivains. Toutefois, dans le même temps, Roberto perd son statut d’antihéros naufragé pour acquérir une pathétique inconsistance. Il n’est tout simplement pas de taille à se mesurer à l’écrasante brillance de son créateur. Le livre ne comporte pour ainsi dire aucun autre personnage. [...]

Une partie du problème provient des conventions de la fiction postmoderne dont Eco est l’un des principaux représentants. Le genre emprunte massivement aux éléments culturels du passé, qu’il déconstruit et réarrange tout en rappelant constamment au lecteur ce qui se passe sous ses yeux. Ce procédé peut produire des résultats remarquables tels que le Sot-Weed Factor de Barth ou Le nom de la rose d’Eco. Il peut aussi, comme ici, faire sombrer le corps du roman dans la pédanterie et la fausse modestie d’écrivain aboutissant à une entité moindre que la somme de ses parties. Mais ces parties sont superbes et l’effort de synthèse époustouflant. Même lorsqu’il nous adresse un clin d’oil par-dessus l’épaule de son héros, Umberto Eco reste toujours intelligent et provocateur. La seule chose que l’on puisse souhaiter, c’est que, la prochaine fois, il laisse ses personnages vivre un peu leur vie.

Par Scott Sullivan(1995), Lire.fr