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Le défi Primo Levi

 
Une pièce inspirée de « Si c’est un homme » de Primo Lévi triomphe en Angleterre.
samedi 9 avril 2005.

Une scène nue, juste un mur beige fendu par un rai de clarté grise. On se croirait dans un tableau de Zoran Music. Sans doute n’est-ce pas un hasard. Un petit homme timide à barbiche et lunettes, pantalon de velours et pull sans manches, apparaît sur scène. La ressemblance est étonnante. Primo Levi témoigne, par la bouche de l’acteur Antony Sher. Mise en scène, musique, lumière procèdent toutes du même désir de sobriété. Quelques gestes simples pour évoquer la faim, la soif, la nudité, le froid.

Transposant le livre Si c’est un homme, le sujet central de Primo, c’est Levi plus qu’Auschwitz. Cet homme d’une grande curiosité, attaché à la rationalité comme seul un scientifique pouvait l’être, se trouve plongé dans un monde d’une irrationalité monstrueuse, et pourtant ne désespère jamais de la vie. Mais quand il raconte le 27 janvier 1945, l’arrivée de jeunes soldats russes de l’armée Rouge devant les portes du camp, c’est de la honte, non de la joie qu’il ressent.

« Témoigner ».
On avait entendu Sher parler de la quasi-impossibilité de traduire au théâtre l’horreur d’Auschwitz. Ce défi, il voulait néanmoins tenter de le relever. Tout d’abord, il convainc les héritiers de Primo Lévi de lui laisser le droit d’adapter ce pilier de la littérature du XXe siècle au théâtre. Sher écrit une première version. « Je m’inspirais du travail de Claude Lanzmann sur la Shoah, l’idée étant de témoigner, pas de montrer. Je suis habillé comme Levi à la fin de sa vie, je suis Levi qui raconte. »

Richard Wilson (qui participe à la mise en scène) et Antony Sher se lancent alors dans des ateliers d’improvisation avec des acteurs germanophones. « Il s’agissait d’avoir l’ombre d’une idée de ce que pouvait être l’arrivée au camp et d’obéir à des ordres donnés dans une langue étrangère. » Les deux Britanniques se rendent à Auschwitz, à Turin, interrogent des survivants, visionnent des archives. Petit à petit, ils commencent à entrevoir la possibilité de monter le texte avec Sher dans le rôle de Primo. « Je joue surtout des tyrans et des monstres et je venais d’être Hitler au cinéma, je n’avais pas pensé à me distribuer dans le rôle. »

La pièce s’est jouée au début de l’année à guichets fermés au National Theatre, avant de reprendre au Hampstead Theatre au nord de Londres. Elle est actuellement en tournée en province. Pour Sher, c’est la consécration, mais aussi un tournant. « Rien ne ressemble à ce que j’éprouve ici. Primo, ce n’est pas un rôle. Ni du théâtre. C’est autre chose. »

ParAgnès Catherine POIRIER, liberation.fr