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« Dans tes rêves » : A des kilomètres de « 8 Mile »

 
« Fais-moi yo, allez un petit yo », demande le photographe d’un magazine à Ixe le rappeur, qui ne bronche pas. Tout le problème de Dans tes rêves, le premier film français qui utilise l’ensemble de la culture hip-hop comme toile de fond, tient dans cette demande.
mercredi 13 avril 2005.
 
Dans tes rêves de Denis Thybaud. - 6 ko
Dans tes rêves de Denis Thybaud.

Jusqu’ici, les différentes « disciplines » du hip-hop ont majoritairement été traitées par le biais de documentaires, rarement par celui de la fiction. Hormis le Défi (2002) de Bianca Li, qui mettait en scène la vie d’un danseur, il n’y a pas encore en France de film sur cet univers musical, à l’instar d’un Beat Street (1984 ) aux Etats-Unis, ou du 8 Mile (2003) de Curtis Hanson avec Eminem. Dans "Dans tes rêves", Denis Thybaud, étranger à cette culture, raconte l’histoire d’Ixe, alias Patrick Grégoire, jeune Noir qui décroche le premier rôle d’une comédie musicale, produite par Ava (Béatrice Dalle), et censée raconter l’histoire du hip-hop. Ixe vit des petits boulots qu’il décroche avec son copain Zincou : un déménagement de canapé, un appart à repeindre. Il habite une cité HLM de Paris intra-muros près du Sacré-Coeur. Comme son décor, Ixe est tranquille, posé, mais plus tourmenté qu’il n’y paraît. Sa mère, jouée par la touchante Firmine Richard, veut le faire rentrer à la Poste, son père est mort à la suite d’une mauvaise cuite, et lui ne rêve que d’une chose : vivre de son rap.

Tous les rappeurs ont un manager même sans avoir enregistré d’album. Celui d’Ixe, Keuj (Edouard Montoute), est coiffeur et a eu la mauvaise idée de faire financer son salon par un malfrat, Ben (Vincent Elbaz). Sa bande de copains est lourdingue, et pas franchement intéressante. Sa petite copine est studieuse mais jalouse de ces groupies. Ixe est interprété par le rappeur Disiz la Peste, auteur du tube J’pète les plombs, qui avait fait ses débuts d’acteur dans un remarquable court métrage, la Chepor, de Solo (ex-membre du groupe Assassin) et David Tessier.

Dérive commerciale.

Le scénario de Dans tes rêves s’est inspiré d’une idée originale d’Oxmo Puccino, un des meilleurs auteurs du rap français, et de Laurence Touitou, ex-directrice de la maison de disques Delabel, qui a signé IAM, Assassin, Daddy Nuttea... L’univers du hip-hop, ça les connaît, mais, après plusieurs adaptations de leur histoire par différents script doctors (raps réécrits par Antoine Lacomblez, père d’Ixe Toxico), ils ont fini par abandonner (trop vite ?) le projet. La dérive commerciale semblait trop évidente. Dans ce film, il y a tous les ingrédients du hip-hop (sauf le graffiti) mais encore beaucoup de clichés : rappeur cool contre rappeur méchant, financement de concerts par le banditisme...

Denis Thybaud, dont Dans tes Rêves est le premier film, se défend pourtant d’avoir caricaturé la culture hip-hop, tentant de rattraper le scénario réécrit par une réalisation propre : « Je ne voulais pas donner un regard bourgeois sur ce milieu sur lequel on fantasme beaucoup. Je voulais raconter une belle histoire là où il n’y a que des sales histoires. Le malfrat joué par Vincent Elbaz est là parce que je ne voulais pas non plus tomber dans l’angélisme. » Le réalisateur dit s’être inspiré de la Fièvre du samedi soir pour tourner l’histoire du rappeur Ixe : « A l’époque, tout le monde a pris ça pour le film de la génération disco mais c’est juste l’histoire d’un jeune qui a une passion : la danse. C’est la même chose pour Dans tes rêves, sauf que la passion d’Ixe, c’est le rap. »

Pour être crédible, Denis Thybaud a quand même pris la peine de s’entourer d’un professionnel, Kool Shen. La moitié des NTM auraient d’ailleurs pu sans peine jouer le rôle du producteur du film, Mojo (Alex Descas), qui repère Ixe lors d’un concert. Pour le film, il a écrit certains raps de Disiz la Peste, et dirigé une bande-son de bonne tenue mais sans éclat, plaçant sa femme dans le rôle de la chorégraphe ainsi que la chanteuse de son label, Toy, pour la scène finale. « Sans Kool Shen , le film aurait certainement été remis en cause », reconnaît Denis Thybaud.

Attachant.

En effet, sans la justesse du ton de Disiz la Peste, le refus in extremis de son personnage d’être récupéré par le show-biz, et le décès de Mojo, Dans tes rêves passerait vite pour un gentil téléfilm de début de soirée, la version rap de le Ciel ! les oiseaux, et ta mère. On ne peut s’empêcher de penser à ce qu’auraient été les dialogues dans le salon de coiffure s’ils avaient été écrits par Oxmo Puccino, plutôt que de subir un Keuj qui fantasme sur le Déjeuner sur l’herbe de Manet, ou un Ben qui vanne le chanteur Tété sur le mode « Tu sais celui qui chante l’automne... ». Il y a pourtant des bonnes choses dans ce film, comme le rapport entre Ixe-Disiz et sa mère, son personnage tout simple reste au final attachant.

L’erreur serait de considérer ce film tel un document réaliste sur la culture hip-hop, comme, il y a dix ans, on aurait oublié que la Haine était juste une fiction bien réalisée par Matthieu Kassovitz. Le vrai film sur le hip-hop, c’est encore dans nos rêves.

Par Stéphanie BINET, liberation.fr


-  Dans tes rêves de Denis Thybaud,
avec Disiz la Peste, Béatrice Dalle, Alex Descas, Vincent Elbaz... 1h42