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Farida, reine du maqam : Accords d’Irak

 
Farida, 41 ans, chanteuse lyrique, reine du maqam en Irak. Exilée à Amsterdam, elle perpétue un espoir de paix et une tradition musicale aussi savante que populaire à Bagdad.
mercredi 13 avril 2005.

Sur les planches de l’Olympia, elle porte une chape marron brodée d’or, un diadème, des bracelets. Un costume d’officiante, lourd, cérémonieux, éclatant. Debout, immobile, comme pour mieux souligner les soubresauts de sa poitrine, la tête légèrement penchée, les lèvres tendues, elle a les bras ouverts en signe de dévotion. Elle pose une main sur l’oreille, lève l’autre vers le ciel, s’empare d’une syllabe, la fait vibrer longuement, et soudain l’abandonne. Ce soir-là, sa voix, qu’une radio retransmet jusqu’à Bagdad, résonne comme un appel, une supplication. Le torse qui se libère invite à d’autres délivrances. Avec des dizaines d’autres artistes, elle chante pour Florence Aubenas et Hussein Hanoun al-Saadi. C’est une longue clameur, grave, profonde, solennelle, parfois douloureuse.

A l’instar des ravisseurs et de l’un des deux otages, Farida Mohammed Ali est irakienne. D’un concert à l’autre, cette exilée porte son pays au bout de ses cordes vocales, elle l’exalte, le pleure, le ressuscite. Elle perpétue une musique qui, depuis des siècles, se confond avec la Mésopotamie, ses vents brûlants et ses villes couleur de sable. La chanteuse est tout à la fois une survivante et une pionnière. Première femme à enseigner le maqam, à en sonder les tréfonds, elle fait aussi partie de ses derniers chantres. Cet art, apparu au bord du Tigre, perfectionné à la cour des Abassides, témoin des fastes de l’ancienne Bagdad, se meurt. Faute de lieu, de public. Ses mélopées se déployaient dans les cafés populaires ou les salons cossus. Des scènes aujourd’hui fermées pour cause de feu, de bombes, de misère et de haine.

Farida possède la corpulence et dégage la force tranquille d’une diva d’opéra, d’une talentueuse Castafiore orientale. Pour nombre de ses compatriotes, c’est une idole. Quand elle se produit à Paris, Londres, Vienne ou Chicago, elle draine des milliers de dévots, le plus souvent des émigrés qui, comme elle, ont fui le régime de Saddam Hussein et vivent dans la nostalgie d’un Irak qui n’existe plus. En 1996, elle se trouvait avec son mari musicien et compositeur, Mohammed Hussein Gomar, en tournée aux Pays-Bas. L’ambassadeur d’Irak exigeait d’eux des renseignements sur les réfugiés, pour certains des amis, qui venaient chaque soir les applaudir. Ils ont refusé. Le policier en habit de diplomate les a avertis : « Vous verrez ce qui vous arrivera à votre retour. » Ils ont demandé l’asile aux autorités néerlandaises. Depuis, le couple et leurs deux enfants habitent une banlieue d’Amsterdam, dans une petite maison de briques en tout point identique aux autres, avec dans l’arrière-cour l’inévitable vélo hollandais. Dans le séjour, une télé diffuse une chaîne irakienne. Pendant toute l’offensive américaine, ils n’ont pas quitté l’écran. « Nous passions notre temps à pleurer sur ce sofa », raconte Farida.

Des souvenirs de voyage ­ poupées russes, tour Eiffel ou torero en miniature ­ s’entassent sur les étagères. En fin de journée, Farida arrête ses gammes par crainte de déranger ses voisins. « Vous savez, nous sommes en Europe », explique-t-elle sans trace d’amertume. Il reste la promenade le long du canal bordé par la voie ferrée. « Entre nous, on l’appelle le Tigre », déclare son époux. Elle n’a que gratitude pour son pays d’accueil. « Nous avons beaucoup de chance de vivre dans cette société qui veut connaître notre culture et notre musique », s’exclame Mohammed Gomar. Pour son anniversaire, Béatrix Ire a invité Farida à chanter dans son palais de La Haye : « Si je suis la reine des Pays-Bas, vous êtes celle du maqam », lui a-t-elle lancé.

Son art est une mystique. Ses serviteurs ne le chantent pas, ils le récitent, comme on psalmodie le Coran. Ses adeptes sont des « amoureux ». Maqam, en arabe, signifie « la station », « le lieu où l’on se tient debout ». Un terme soufi qui contient une idée de verticalité, de lien direct avec Allah, comme un paratonnerre avec la foudre, mais aussi de parcours initiatique.

Farida Mohammed Ali en a franchi presque toutes les étapes. Elle n’est pas religieuse. La question provoque un mouvement d’hilarité. A table, elle boit du bourgogne blanc, rit à gorge déployée et raconte sur un ton de défi comment elle s’est imposée dans un univers masculin. Les rares femmes qui ont abordé cette musique savante n’ont fait que l’effleurer. « Quand j’ai commencé, un chanteur m’a dit que je n’y arriverais jamais. »

Chiite, elle est née à Kerbela, la ville sainte abritant le tombeau de Hussein, fils d’Ali. Un lieu de pèlerinage qui a toujours entretenu des liens étroits avec l’Iran. Son père a rencontré sa mère lors d’un séjour à Téhéran. « C’était un homme ouvert, qui aimait la vie, la musique », dit sa fille. A Bagdad, il s’occupe des programmes en persan à la radio-télévision. Farida l’accompagne dans les studios, découvre les chanteuses iraniennes, participe à des chorales. Chaque année, elle retourne à Kerbela pour les cérémonies du deuil de Hussein. Devant les assemblées de femmes, elle remémore son martyr. Un début d’initiation au maqam. « Cela me plaisait. Psalmodier, c’est comme chanter. »

A Bagdad, la famille vit dans un immense faubourg chiite, misérable, bientôt baptisé du nom de son maître : Medinat Saddam, la ville de Saddam. Avec la guerre contre l’Iran, les persécutions contre les chiites commencent. Toute personne qui a du sang perse risque l’expulsion. « On les transportait par camions jusqu’à la frontière, sans le moindre bagage. » Menacée, la mère de Farida, iranienne, doit se cacher. Son père plaide son cas auprès du ministre de l’Information. « Il occupait un poste sensible. Il a obtenu gain de cause. »

Farida veut être chanteuse. En 1985, elle passe l’examen de l’Académie des arts lyriques. Son examinateur, qui dirige l’école, s’appelle Munir Bachir, célèbre joueur de luth et grand patron baasiste de la musique irakienne. Il est immédiatement séduit par ses inflexions de contralto, sa voix forte, ample, caressante. Son verdict tombe : « Tu dois te mettre au maqam. » Quelques mois plus tard, elle se produit au Théâtre Rachid. Elle attend des huées. Ce sont des applaudissements. Le public du maqam est l’un des plus exigeants qui soit. Dans les cafés, il distribue jusqu’à l’aube points et blâmes à chaque récitant. « C’est une culture urbaine, liée à la poésie, à une gestuelle qui vient de très loin dans le temps », indique Schéhérazade Hassan, musicologue irakienne. Farida « appartient à une nouvelle génération qui ne sort pas du monde traditionnel, mais du conservatoire, de l’école ». Cela donne un art plus rythmé, plus spectaculaire, plus facile d’accès, pas toujours apprécié des connaisseurs.

Son mari, Mohammed Gomar, qui pour elle compose et adapte des poèmes d’Adonis, Mahmoud Darwich et de bien d’autres, défend la nécessité de « faire évoluer le maqam, lui donner une nouvelle âme », sous peine de le voir disparaître. Présent à ses côtés, il joue de la djoza, une vielle montée sur une noix de coco. Au conservatoire, il était l’un de ses professeurs. Farida venait de perdre un premier mari, un musicien mort au front sous les obus iraniens. Une partie de sa vie qu’elle évoque en aparté, brièvement, à propos de son fils, Latif, issu de cette union et qui aujourd’hui l’accompagne au luth.

Aux dernières élections, elle a donné sa voix, non plus de contralto, mais de citoyenne, aux chiites. Son mari, d’origine kurde, a voté pour les siens. Un autre joueur est chrétien... « Notre groupe, c’est l’Irak en miniature », s’écrie Mohammed Gomar. Un pays toujours lointain. Farida espère y revenir un jour « lorsque la situation sera plus stable ».

Par Nidam ABDI et Christophe BOLTANSKI, liberation.fr

Farida en 5 dates
-  1963 Naissance à Kerbela.
-  1985 Entrée à l’Académie des arts lyriques de Bagdad.
-  1987 Enseigne le maqam.
-  1996 Exil aux Pays-Bas. 2003 Prix de maqam décerné par le ministère de la Culture irakien.