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Mylène Farmer : "Avant que l’ombre..."

 
Précédé, il y a quelques semaines, par un single et son vidéoclip, Fuck Them All, le nouvel album de Mylène Farmer, Avant que l’ombre..., vient d’arriver dans les bacs des disquaires.
mardi 12 avril 2005.

En plus de vingt ans de carrière ­ son premier titre, Maman a tort, remonte à mars 1984 ­ la chanteuse a su se faire attendre et désirer par son public. En authentique star. Six albums studio avec ce dernier-né, trois séries de concerts-spectacles ambitieux ­ le retour scénique est prévu en janvier 2006 ­, des clips aux allures cinématographiques pour dessiner une image à multiples entrées ­ et autant de fausses pistes ­ sont ainsi à chaque fois des événements.

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Portrait non daté de Mylène Farmer

Dans Avant que l’ombre..., la singularité de l’univers musical et thématique de Mylène Farmer et de son compagnon de création, le pianiste et réalisateur Laurent Boutonnat, n’est pas bouleversée, mais affinée. Cordes dans tous leurs états (amples violons, violoncelle, guitares de Philippe Paradis et Jean-Marie Ecay), claviers et programmations recherchés (Boutonnat a un sens du timbre, du choix juste du tempo, de l’émotion par les machines, que les petits ingénieurs de la techno sont loin d’atteindre), mouvement entre étirement baladeur et rythmique dansante (le bassiste Philippe Chayeb et le batteur Loïc Ponthieux y amènent la souplesse de leurs années jazz). Le très électrique album Anamorphosée (1995) semble une parenthèse stylistique.

Le balancement entre chansons à rêver ou à pleurer (Avant que l’ombre..., Redonne-moi, Derrière les fenêtres, Tous ces combats, Et pourtant...), accroches façon hymnes (Fuck Them All, Q.I., Aime, L’amour n’est rien, Parce que c’est toi...) pour que le corps bouge, est un art que Farmer et Boutonnat ont perfectionné d’album en album. L’enchaînement des quinze compositions ­ - la dernière "cachée" après un silence d’une minute à la fin de la quatorzième piste ­ - en est encore un peu plus maîtrisée.

Comme la voix de la chanteuse, qui passe par une palette étendue ­ - au point d’être presque méconnaissable dans Ange, parle-moi ou Nobody Knows, étrangeté en final caché ­-, une assurance, que le mixage renforce. Elle a pu parfois être noyée dans un orchestre, elle est ici conquérante, pleine. Il y a bien sûr quelques fragilités, quelques souffles au bord de l’évanouissement ­ - l’une des marques de Mylène Farmer ­-, mais l’ensemble tend vers une puissance lumineuse. Vocalement elle est seule aux commandes, de bout en bout du disque, assumant toutes les parties de choeurs.

A cette évolution correspond celle de l’écriture. Mylène Farmer chante la plénitude qu’apporte le sentiment amoureux, délaisse ses tourments, dévoile un romantisme diurne plutôt que nocturne. Les errements vers l’attirance de la folie, une certaine morbidité, des atmosphères douloureuses, sont atténués. Il y a bien des fantômes, mais ce sont ceux du réalisme poétique de Marcel Carné et non ceux des romans gothiques d’Ann W. Radcliffe. Le rapport aux symboles et personnages christiques se fait moins sanglant ou mutilatoire. Mylène Farmer, apaisée, presque radieuse, mélancolique avec le sourire. Quelques Vénus callipyges traversent encore les lieux, taquines dans leurs éloges de la sodomie.

On laissera aux habituels coupeurs de cheveux en quatre qui veulent "expliquer" Mylène Farmer le soin de trouver double ou triple sens et références psychanalytiques aux textes. La nécessité de la rime et du jeu avec les mots ­ - un peu faciles sur Q.I. ou Porno Graphique, seules faiblesses du disque ­ - est souvent la plus satisfaisante des explications. Le reste relève de l’intimité de la chanteuse et n’a rien à faire ici.

Par Sylvain Siclier, lemonde.fr

Avant que l’ombre..., de Mylène Farmer, 1 CD Polydor/Universal Music (premier tirage en digipack avec un DVD du clip Fuck Them All ; présentation simple sous boîtier plastique à partir du 18 avril).