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Michel Jonasz

 
lundi 4 avril 2005.

Ballades aux airs de blessures, échos nostalgiques, chansons de ruptures : Mister Swing conjugue plus que jamais la mélancolie et les accords mineurs.

Outre Atlantique, on ne compte plus - notamment dans le rap - les pochettes frappées de mentions "explicit lyrics", censées mettre en garde les oreilles chastes et les âmes sensibles face à un contenu potentiellement choquant. Le nouveau Michel Jonasz, lui, pourrait très bien paraître assorti d’un sticker "dépressifs, s’abstenir". Ruptures, dîner amers, mal de l’autre, amours usées et premiers reproches... cette cuvée 2005 deale en effet une mélancolie qui fait plus que jamais le carburant de Jonasz, aujourd’hui plus volontiers Dr Spleen que Mr Swing.

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Michel Jonasz (MJM / Warner Music France) 2005

Une marque d’humeur pour le nouvel adepte de l’autoproduction, en vacances de sa maison de disques malgré un dernier album largement salué par la critique (Où vont les rêves, sorti en 2002) ? Plutôt une seconde nature. Un credo. L’auteur de Ray Charles a effectivement toujours su faire une part raisonnée entre les deux composantes du rhythm & blues. Soit un sens évident du groove, dont il est l’un des seuls vrais dépositaires francophones et avec lequel il flirte au fil des albums, et un goût du mélo avéré.

Certes, Jonasz n’a pas ici rangé au placard son penchant pour les musiques noires, pour endosser la défroque exclusive du chanteur pour drame. Mais plus il avance, plus il semble opérer une sorte de retour perceptible vers ses racines. Vers l’amertume de la musique tzigane pétrie de nostalgie, et héritée de ses grands parents. Vers une culture des larmes plus cathartique que cafardeuse. Rien de sombre, encore moins de sordide : juste une plume trempée dans la peine, des accords pleureurs encore plus appuyés qu’à l’habitude. Moins de soul, plus de vague à l’âme, exprimés ici à travers ces femmes qu’on quitte, ces couples en fin de parcours ou dont on craint qu’ils ne manquent de souffle. Ces amours fébriles, ces bonheurs fragiles puisque passés. Des thèmes chers à Jonasz, toujours bluffant lorsqu’il s’agit de décliner ces histoires intemporelles. Et capables de chansons à faire mouiller les yeux, comme Le dîner s’achève, et sa montée dissonante de cordes qui joint les notes à ses paroles. Alors quoi ? Notre homme ne militerait plus pour la "contagion de la joie" selon ses termes, mais pour une épidémie de pleurs amers ? Qu’importe, puisque le résultat caresse l’oreille dans le bon sens.

Musicalement moins dépouillé que sa dernière sortie, qui optait pour une version trio acoustique, cet album sans titre reste en effet fidèle à la réputation de son auteur. Le trait est précis, souligné par la batterie de Laurent Robin, remarqué chez Arthur H et déjà présent sur la précédente tournée de Jonasz. Pas de révolution stylistique, ou de véritable surprise, au contraire. On remarquera même, ici un souffle mélodique familier (entre le tout nouveau Mal de toi et Tombent les feuilles, extrait de l’album Où est la source ?), là un rappel rythmique... Il en faut néanmoins plus pour que Jonasz sombre dans le déjà entendu, ou la simple redite. Encore moins dans l’aridité créative, piste un temps évoquée par ceux qui ne voient l’artiste qu’à travers ses grands succès populaires, et qui sont visiblement passés à côté d’albums comme Pôle Ouest ou l’excellent Soul Music Airlines.

Restent quelques titres nettement dispensables, qui inspirent à certains des commentaires moins courtois. Comme cette errance stylistique sur Barcelone (un pseudo flamenco mal à propos) ou ce Cha-cha-cha ludique mais qui semble invoquer le lustre d’une Boîte de jazz d’un autre temps, et infligent au disque une relative baisse de rythme à mi parcours. Rien de suffisant néanmoins pour lui ôter son évident pouvoir de séduction. "J’laime à la folie/ Quand elle coule à flot/ La mélancolie" chantait Jonasz sur sa précédente livraison. Le Joueur de Blues ne fait rien de plus ici qu’être à la hauteur de sa réputation. Et ça lui va plutôt bien.

Par Loïc Bussières, rfi.fr

Michel Jonasz (MJM / Warner Music France) 2005