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le Festival des Musiques Nomades à Nouakchott

 
La capitale mauritanienne, Nouakchott, accueille pour la deuxième année consécutive le Festival des Musiques Nomades (4-8 avril).
vendredi 8 avril 2005.

Concerts gratuits de musiques traditionnelles, stars locales et internationales, visites pédagogiques dans les écoles, scènes démultipliées dans toute la ville. le festival ouvre de nouveaux carrefours musicaux. Et l’enfant du pays, Daby Touré, renoue avec sa villes natale.

Pendant une semaine, les fans de football laissent le stade du Ksar à d’autres rencontres et d’autres équipes. Finis pour l’instant les matchs enflammés entre l’AC Concorde et la formation du quartier de Ksar puisque c’est ici qu’ont lieu les grands concerts. Le festival se délocalise également dans des écoles le matin, dans les tentes maures (khaïma) de plusieurs arrondissements (moughaatas) en fin d’après-midi et, après minuit, au Centre Culturel Français.

Après le succès de la visite du Kurde Sivan Perwer au complexe scolaire l’Ecole et la Vie, le percussionniste franco-iranien Keyvan Chemirani est venu présenter ses peaux aux élèves de l’école primaire Théodore Monod. Sous la tente de la cour, il fait patiemment découvrir ses rythmes, tour à tour perçus par Ahmed ou Aicha comme la claque d’une fessée ou le son d’un chameau grattant le sol... En dehors de ces découvertes pour amateurs de musique de tous âges, le public mauritanien est venu en masse applaudir ses artistes nationaux avec, en ouverture du festival, la griotte Ooleya Mint Amartichitt, dont la voix de cristal chante les louanges du Prophète en s’accompagnant de l’instrument féminin mauritanien par excellence, l’ourdine. La diva ajoute ajoute peu à peu des nappes de claviers et une guitare électrique au tidinit et au j’beul traditionnels... Une évolution que sa consoeur Aicha Mint Chigaly, fille de griot, voudrait tempérer. « Je suis une artiste avant tout, je veux rester fidèle à la tradition. Notre musique est nomade, elle est d’abord destinée à être jouée dans les tentes pour quelques personnes, mais aujourd’hui pour être entendu dans un stade il faut souvent amener des instruments modernes ». Soeurs nomades

Même si elle a étudié la musique dans la douleur, « j’ai pleuré et on m’a forcé à chanter en me frappant » avoue-t-elle, Aicha Mint Chigaly n’est pas une artiste confinée aux mariages et autres réunions traditionnelles puisqu’elle ne s’y produit jamais, préférant les raouts présidentiels et les cérémonies officielles. Elle confie pourtant que les « artistes ont les mains attachées en Mauritanie car il y a encore beaucoup de choses que l’on ne peut pas chanter, comme certaines chansons d’amour. Il faut de la patience »... Avec humilité, en sour et en amie, la star nationale Aïcha est venue applaudir ses cousines touareg Tartit qui participaient à la rencontre au sommet de ce championnat des musiques nomades, avec l’équivalent de deux équipes de foot sur scène : Desert Blues. Ce projet réunit les voisins du désert malien Afel Bocum, le chour de femmes touareg Tartit et Habib Koité . Quelques heures avant leur concert, un des instruments, une calebasse, casse. Qu’a cela ne tienne, Aicha part alors trouver du lait de chamelle pour désaltérer les gorges sèches et une nouvelle calebasse pour la scène. « Il était presque 8 heures du soir, le marché était fermé, mais je me suis dit que je ne pouvais pas les laisser, j’ai donc cassé mon instrument, ma harpe ourdine pour récupérer la calebasse et l’offrir aux musiciens, même si chez nous on ne vend pas les instruments et on ne les casse pas, mais c’était la seule solution... »

Dans le stade, le but sera atteint, le public répond présent et le show continue sous l’arbitrage discret des forces de l’ordre de Nouakchott... Aucun coup de sifflet, aucun carton jaune ne sera à déplorer. Et comme chaque soir, la troisième mi-temps du Festival se joue en acoustique, après minuit sous la khaima, à l’abri de la tente...

Par Elodie Maillot, rfi.fr

3 questions à Daby Touré :

Entre le quartier Arafat où vit sa mère et l’auberge de l’hospitalité, Daby Touré renoue avec son Nouakchott natal, une ville qu’il n’a pas revue depuis quatre ans et où il propose pour la première fois en concert sa pop-folk en soninké, wolof et pular.

Ce festival est-il un rendez-vous particulier pour vous ? C’est la première fois que je joue en Mauritanie, c’est bien sûr très important pour moi. Ma famille ne m’a jamais poussé vers la musique. Petit à petit elle a accepté l’idée que je sois musicien, mais ne se rend pas vraiment compte de ce que je fais sur scène. C’est donc très important pour moi de jouer ici, même si je ne réalise même pas encore vraiment ce que cela représente pour moi. Je reviens tout juste d’une tournée en Palestine, je ne suis même pas encore remis de ce voyage-là que me voilà ici. Je sais qu’il y a peu ou pas de Mauritaniens partis à l’étranger qui viennent jouer ici. Toute ma famille veut me voir, il faut être présent physiquement et mentalement, c’est très fort. Et puis, grâce à ce festival, je vois que mon pays s’ouvre. C’est une excellente initiative et le public l’accueille d’ailleurs très bien.

Vous avez beaucoup de souvenirs d’enfance ici ? J’ai vécu ici jusqu’à 18 ans, mais en arrivant en France je suis passé à un autre mode, mes influences vont donc au-delà de la Mauritanie, même si l’enfance reste la racine. J’ai eu l’enfance d’un vrai jeune Nouakchottois avec le foot de rue et les copains, mais j’étais déjà dans ce monde qui fait de vous un être à part, j’étais déjà dans la musique. J’étais un marginal qui partait jouer seul au bord de la mer. Il y avait des bandes dans tout Nouakchott qu’on appelait des groupes de quartier. J’ai pu intégrer des groupes grâce à la musique parce qu’on organisait des fêtes qui devaient être les meilleures pour attirer les plus belles filles de la ville...

En quoi votre musique est-elle une musique nomade ?
Je suis un nomade depuis que je suis petit, je n’ai jamais connu de point fixe. Et aujourd’hui, je suis même plus nomade que jamais, je voyage beaucoup. Mes parents étant séparés, j’ai passé une bonne partie de ma jeunesse avec mon père entre la Casamance, le Sénégal, Paris et la Mauritanie. J’ai d’ailleurs écrit une chanson, Iris, qui parle de cette envie de partir sans contrainte, d’être ce que l’on est vraiment, de cette vie idéale que l’on pourrait vivre. Je dis juste que cette vie-là serait belle, mais comme on ne la vit pas, je la chante ! Et au moins pendant le concert, là je vis vraiment cet idéal... (rires)