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Liam Neeson incarne Alfred Kinsey : sexe et tabous dans l’Amérique d’après-guerre

 
En 1948, aux Etats-Unis, le biologiste Alfred Kinsey, qui étudie l’activité des guêpes, change de registre en se passionnant pour le comportement d’autres bestioles toutes aussi compliquées : les humains.
jeudi 7 avril 2005.

Intrigué par les questions de ses étudiants sur la

 
Dr Kinsey de Bill Condon. - 5.2 ko
Dr Kinsey de Bill Condon.

sexualité et ses interdits, il décide de lancer une grande étude sur les habitudes sexuelles de ses compatriotes. Vaste et périlleux programme dans lequel aucun sujet tabou n’est écarté, même s’il est lié à des questions d’ordre moral ou religieux. En interrogeant des milliers de personnes, hommes et fem mes, sur les aspects les plus intimes de leur vie, Kinsey provoque un véritable scandale dans l’Amérique de l’après-guerre où le puritanisme se heurte aux aspirations d’une jeunesse avide de vivre librement sa sexualité.

Alfred Kinsey, tour à tour encensé puis maudit, personnage ambigu et harcelé par la presse, scientifique aux méthodes très controversées, père de famille pas si tranquille que ça, est le sujet du film réalisé par Bill Condon (Gods and Monsters), qui ne tombe pas dans le graveleux, observe avec un oeil amusé tout le brouhaha provoqué autour du personnage dont il évite d’aborder les faces les plus sombres (lire l’encadré) pour livrer une « biopic » (une biographie en images) édulcorée.

Voix douce sur carrure d’athlète, Liam Neeson, l’inoubliable Oscar Schindler de Spielberg, s’est coupé les cheveux en brosse et a adopté un look très années cinquante pour coller au mieux à cet homme qu’il connaissait mal.

« A la lecture du script, se souvient-il, j’ai immédiatement aimé ce personnage. Je savais ce rôle difficile à jouer, mais il m’a tout de suite attiré. Principalement pour sa complexité, ses contradictions. » Le fait est qu’au fil de son enquête auprès des milliers d’Américains, le Dr Kinsey s’est pris au jeu au point de devenir obsédé par sa mission, d’oublier sa vie de famille. Et même de pousser son équipe à se livrer à des expériences condamnables, tant il considérait que la sexualité de ses compatriotes était liée à l’évolution de la société américaine.

« Je pense, ajoute Liam Neeson, qu’il se considérait comme un scientifique très objectif, mais il avait cette volonté de réformer cette société des années cinquante qui lui semblait trop austère, trop rigide, trop morale par rapport à des problèmes qui touchent la liberté individuelle. Son rapport sur la sexualité masculine voulait changer le regard que l’on porte généralement sur elle. Il est le premier à dire que les pratiques sexuelles d’une personne sont uniques et que, par conséquent, il n’existe aucune sexualité « normale ». Simplement des habitudes « communes » ou « rares ». Il s’agissait déjà d’une petite révolution. »

Une révolution qui tourna au vinaigre lorsque Kinsey s’attaqua à un autre rapport sur la sexualité féminine, qui l’obligea à battre en retraite.

« Effectivement, ce rapport est très brutal et dérangeant, parce qu’il révèle que 62% des femmes avouent se masturber et que 26% d’entre elles reconnaissent avoir une liaison en dehors du mariage, précise Liam Neeson. L’Amérique pouvait accepter de tels comportements des hommes... mais des femmes ! Ce discours libérateur était encore impossible à entendre. »

Plus de cinquante ans après, le débat sur la sexualité a évolué sans pour autant perdre son acuité lorsqu’il touche des problèmes d’ordre moral ou religieux. D’ailleurs, Liam Neeson, Irlandais pure souche, reconnaît que « la libéralisation des moeurs et l’absence de tabous posent de nouveaux problèmes, avec la drogue et l’épidémie du sida. Néanmoins, même si dans certains Etats d’Amérique les pratiques homosexuelles ou les relations hors mariage sont encore considérées comme criminelles, je pense, comme Kinsley, que l’on devrait dépénaliser toutes les pratiques sexuelles entre adultes consentants. »

Acteur discret et exigeant, Liam Neeson est resté sans travail pendant pas mal de temps avant de retrouver subitement le chemin des plateaux de cinéma. « Ce métier est étrange, dit-il : quand vous travaillez, tout le monde vous réclame en même temps. Vous vous arrêtez un peu, plus personne ne vous appelle. Un jour on semble oublié et le lendemain les projets affluent sans qu’on sache pourquoi. J’ai déjà deux gros films qui vont sortir coup sur coup : Kingdom of Heaven, un film de Ridley Scott sur les croisades, avec Orlando Bloom et la Française Eva Green, en mai, et Batman Begins de Christopher Nolan, en juillet. »

Par Jean-Luc Wachthausen, lefigaro.fr