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Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part d’Anna Gavalda

 
" Je croise des gens. Je les regarde. Je leur demande à quelle heure ils se lèvent le matin, comment ils font pour vivre et ce qu’ils préfèrent comme dessert par exemple. Ensuite je pense à eux. J’y pense tout le temps. Je revois leur visage, leurs mains et même la couleur de leurs chaussettes. Je pense à eux pendant des heures voire des années et puis un jour, j’essaye d’écrire sur eux. "
mercredi 6 avril 2005.

Les nouvelles d’Anna Gavalda empruntent leur matière

 
Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part d’Anna Gavalda. - 5.4 ko
Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part d’Anna Gavalda.

au quotidien et nous parlent de la vie d’aujourd’hui. Ses personnages avec leur langage de tous les jours (le même langage que nous entendons dans les rues, non pas celui que nous rencontrons dans les livres) sont si proches de nous qu’à travers eux il nous semble entendre parler nos propres enfants. Anna Gavalda est née en 1970. J’ai un fils qui est né en 1971 et en la lisant je retrouve ce même parler qui quelquefois me choque, m’agresse un peu. Son écriture traduit l’esprit du temps et pour ce faire elle utilise une forme d’expression qui est celle du langage ordinaire.

Ce langage comme débarrassé de tous tabous, décontracté, parfois un peu cru, un peu brutal un peu choquant va droit à l’essentiel sans aucune hypocrisie et ne cherche pas de forme esthétique. C’est la vie qui nous est donnée à voir, la vie avec sa tendresse et sa trivialité, sa banalité. L’art est un reflet et le livre d’Anna Gavalda reflète cette vie que nous connaissons si bien. Je dirais que ce n’est pas tellement notre propre vie qui nous est donné de voir mais celle que nous observons tous les jours : celle des jeunes d’aujourd’hui. Cette vie qui parfois nous déconcerte un peu.

C’est ainsi qu’à travers les nouvelles d’Anna Galvada nous observons ces personnages vivre leur vie actuelle où le téléphone portable, l’ordinateur, le répondeur et autres engins actuels font désormais partie de la vie et rythment nos rituels quotidiens. Dans ces nouvelles, la jeunesse butine, lutine et ne pense pas au lendemain. Libérées les femmes jouissent d’une sexualité sans entraves et se livrent aux jeux de la séduction avec décontraction. Si la maternité reste une aventure, elle est contrôlée. Avec la pilule et la libre disposition de ces comprimés terribles qui expulsent les bébés non désirés (ou encore ceux qui sont morts dans le ventre de leur mère comme dans la nouvelle I.I.G.), les jeux de l’amour en sont comme changés. Nous pouvons donc remarquer, nous qui faisons partie d’une génération moins affranchie, la présence, dans tous les récits, d’une liberté que nous n’avons pas connue.

Si nous avons pris conscience des leur décontraction par rapport à leur corps et à leurs désirs, nous connaissons également leur besoin inchangé d’amour et de tendresse. Les sentiments restent les mêmes. Les jeunes ont besoin d’aimer. Dans une nouvelle une jeune fille raconte à sa sœur " Mon cœur est comme un grand sac vide, le sac, il est costaud, y pourrait contenir un souk pas possible et pourtant, y a rien dedans ".

Le thème qui revient le plus souvent dans les nouvelles d’Anna Gavalda est celui de l’amour. L’amour sous toutes ses facettes : le rêve d’amour, le manque, l’absence d’amour, l’amour maternel, l’ancien amour, l’amour désir.

Le titre lui-même " Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part " est très significatif. Cette phrase là nous la retrouvons dans la nouvelle " La permission ".

Un jeune homme de 23 ans revient chez lui en congé de quelques jours. Tout au long de son trajet en train il pense au beau ramassis d’abrutis qu’il a rencontrés à l’armée. " Y’ a rien en eux que tu pourrais considérer comme de la matière. Comme des fantômes, tu peux passer ton bras à travers leurs corps et tu touches que du vide bruyant. Au début j’avais des insomnies à cause de tous ces gestes et de toutes leurs paroles incroyables et puis maintenant je m’y suis habitué. On dit que l’armée, ça vous change un homme, personnellement l’armée m’aura rendu encore plus pessimiste qu’avant. Je suis pas près de croire en Dieu ou en un Truc Supérieur parce que c’est pas possible d’avoir crée exprès ce que je vois tous les jours à la caserne de Nancy-Bellefond. Quand j’arrive à la gare de l’Est, j’espère toujours secrètement qu’il y aura quelqu’un pour m’attendre. C’est con. J’ai beau savoir que ma mère est encore au boulot à cette heure-là et que Marc, mon frère, est pas du genre à traverser la banlieue pour porter mon sac, j’ai toujours cet espoir débile. Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part...C’est quand même pas compliqué."

Quand il arrive à la maison ses chiens lui sautent dessus et, pour la première fois depuis des semaines, il se sent mieux. " Alors comme ça, y en a quand même, des êtres vivants qui m’aiment et qui attendent après moi sur cette petite planète ". Ce soir là c’est son anniversaire et ses parents ont organisé une petite fête. Son frère a emmené une fille, Marie. Il la regarde et il y a comme un truc qui fait le mariole dans son ventre. Au cours de la soirée il se la disputent au baby-foot. Notre héros perd la partie, mais lorsque la maison s’est tue, les lumières se sont éteinte les unes après les autres et qu’il est seul dans le salon il se la retrouve nue au milieu de la pièce en train de se couvrir le corps avec les papiers cadeau. (Là encore le thème de la liberté sexuelle est abordé). Lui est content mais a un peu peur de la vitesse à laquelle vont les choses.

La première nouvelle aborde le rêve d’amour qui ne se réalise pas. Une fille coquette, mignonne et vive qui envoie des fax du côté de Saint Germain-des-Près, espère le grand amour. Nourrie de Sagan et de Baudelaire elle est romantique et sensuelle à la fois. Ce jour là elle croise sur le boulevard un jeune homme au col roulé gris en cachemire, une veste en tweed de chez Old England tout juste sortie des ateliers des Capucines et qui l’invite à dîner au restaurant. Elle est prête à aller jusqu’au bout de son désir. Au restaurant tous deux sont émus lorsque soudain son téléphone portable se met à sonner. Comme un seul homme tous les regards du restaurant sont braqués sur lui qui l’éteint prestement. Ces maudits engins, il en faut toujours un, n’importe où, n’importe quand. Elle est furieuse. Mais elle le sera encore davantage lorsqu’elle l’apercevra un peu plus tard jeter coup d’œil furtif vers la messagerie de son portable. A ce moment là tout bascule. Elle hait Sagan, elle hait Baudelaire, tous ces charlatans qui promettent le grand amour, elle hait son orgueil qui lui fait quitter le jeune homme sur un coup de tête.

On croit apercevoir à travers les tergiversations in time de la jeune fille ; les contradictions qui l’habitent. Si elle est prête à se donner au jeune homme inconnu, l’idée qu’il pourrait être un séducteur aux multiples femmes lui est insupportable car secrètement elle avait espéré être la femme de sa vie.

Tous les personnages sont en quête d’amour, ont besoin de tendresse, ils sont libérés vis-à-vis de leur corps, mais en même temps ils ont un peu peur de cette liberté là qui les fragilise.

Pendant des années est l’histoire d’un vieil amour qui ne veut pas mourir. La vie est une drôle de farceuse. Le jeune homme en question pense toujours à Hélèna qui l’a quitté il y a bien longtemps. Depuis il s’est marié et ses enfants sont la meilleure chose qui lui soit jamais arrivée. " Une vieille histoire d’amour ne vaut rien à côté de ça. Rien du tout ", pense-t-il. Un jour Hélèna lui téléphone, elle veut le rencontrer." C’est la vie, dit-elle, je ne t’appelle pas pour détricoter le passé ou mettre Paris dans une bouteille tu sais. Je...Je t’appelle parce que j’ai envie de revoir ton visage. C’est tout. C’est comme les gens qui retournent dans le village où ils ont passé leur enfance ou dans la maison de leurs parents...ou vers n’importe quel endroit qui a marqué leur vie. Ecoute Pierre je vais mourir. " Il n’a pas pu dormir cette nuit-là. Il ne voulait pas pleurer. Il avait peur de se tromper, de pleurer sur la mort de sa vie intérieure à lui plutôt que sur sa mort à elle. Il savait que s’il commençait, il ne pourrait plus s’arrêter.

Le lendemain ils se rencontrent sur un banc écaillé en face d’une fontaine qui n’avait rien dû cracher depuis le jour de son inauguration. Tout était laid. Triste et laid. Elle lui a dit " j’ai une faveur à te demander, juste une. Je voudrais respirer ton odeur. Elle est allée derrière son dos et elle s’est penchée vers lui. Elle est restée comme ça un long moment et il se sentait terriblement mal. Puis elle lui a dit " Je voudrais que tu ne bouges pas et que tu ne te retourne pas. Je t’en supplie. Je t’en supplie ". Et elle est partie.

Clic Clac est l’histoire d’un amour désir. L’histoire d’un jeune homme qui s’initie aux choses de l’amour.

Cinq mois et demi qu’il a envie de Sarah Briot, la responsable des ventes. Il fantasme sur elle. Depuis cinq ans il habite chez ses sœurs. Myriam, l’aînée collectionne les amoureux. Fanny la cadette est romantique, fidèle et sensible. Myriam améliore souvent l’ordinaire en trouvant des petites combines qui lui permettent de gagner de l’argent. Pendant plusieurs semaines elle a potassé des tas de bouquins et des magazines sur Diana (impossible de traverser le salon sans marcher sur la défunte...) et s’est exercée à la dessiner. Et tous les week-ends, elle plante son barda au-dessus du pont de l’Alma et croque les pleureuses du monde entier à côté de leur idole. La " Daina-manie " est un phénomène de société qu’il serait intéressant d’approfondir.

Finalement parce qu’il est amoureux il décide d’être indépendant et déménage. A partir de ce jour là Myriam et Fanny lui laissent souvent des messages sur le répondeur et parce qu’il est seul il a appris à guetter et même à espérer le petit clignotant rouge des messages en rentrant le soir. Les premières semaines il dort sur un matelas à même le sol, mais au bout de 17 jours parce qu’il a trop mal au dos il décide d’acheter un canapé-lit et le moins cher c’est un clic clac. Puis soudain sa vie s’est accélérée. Sarah Briot lui a fait des avances et il l’a invitée chez lui.

Au cours de la soirée alors qu’ils sont assis sur le canapé il commence à se demander vraiment, intensément et posément comment ça s’ouvrait ce clic clac qu’on venait de lui livrer. Soudain il pense à ses sœurs, à comment elles se seraient marrées si elles l’avaient vu ainsi avec ses soucis domestiques dans les bras d’une miss Univers. Et il s’est mis à sourire et Sarah Briot n’a pas résisté à ce petit sourire là.

Cette nouvelle est très amusante. Mais Anna Galvada sait aussi passer, avec une grande aisance, d’une histoire farceuse à une histoire qui tourne au drame. S’il y a donc beaucoup d’amour et d’humour dans ces nouvelles très modernes, la cruauté n’y est pas absente.

Le fait du jour par exemple relate l’histoire d’un agent commercial de chez Paul Pridault. C’est le soir et il est tranquillement assis devant son téléviseur après une journée passée sur les routes. Il suit les informations. Les journalistes se complaisent sur un accident mortel survenu sur l’autoroute au cours de la journée. D’après eux ce serait le délit d’un imprudent conducteur qui aurait commis une faute grave qui serait à l’origine du carambolage inattendu qui aurait entraîné la mort de plusieurs personnes. Soudain notre agent commercial se souvient de la manœuvre qu’il a effectuée pour rattraper la sortie de Bourg-Achard qu’il avait failli louper et se rend compte que le conducteur criminel n’est autre que lui-même. Parce qu’il ne s’est rendu compte de rien il a continué son chemin semant derrière lui la mort. Sa vie tranquille bascule dans la tragédie. Une seconde d’inattention a suffi pour le transformer en un dangereux criminel. Son existence ne pourra jamais plus être la même.

Dans Catgut nous sommes à la campagne. Une jeune vétérinaire se bat pour se faire une place au milieu de ces paysans un peu rustres. Parce qu’ils ont trop bu, un soir trois éleveurs l’appèlent chez eux sous prétexte d’une visite à leur bétail et il la violent. Tout faisait pitié. L’alcool les avait rendus inoffensifs et elle a profité pour leur administrer une dose de Ketamine. Puis avec un rare sang froid elle les a émasculés avant de téléphoner à la police.

Avec sa sensibilité à fleur de peau Anna Gavalda semble aimer les gens et leur vie ordinaire. Qu’ils soient de n’importe quel milieu social elle a observé leurs faiblesses et elle ne les en aime que davantage. Elle semble jeter sur eux un regard tendre et parfois un peu amusé. Avec sa dernière nouvelle qui pourrait être autobiographique, elle semble vouloir démystifier le rôle de l’écrivain et le dépeint sous ses traits les plus communs, voir même un peu comiques.

Sensible, névrosé, vulnérable, livrés aux cruautés des éditeurs. Epilogue relate donc la vie d’une jeune femme qui écrit des nouvelles. Elle a acheté un vieil ordinateur d’occasion et elle a fait imprimer cinq de ses récits avant de les envoyer à un éditeur. Elle avoue que ses nouvelles parlent de tout mais surtout d’amour. Trois mois plus tard elle reçoit la convocation d’un éditeur élégant de la rive gauche. Ce jour-là elle se dit " je ne regrette pas tout ce temps passé à me ronger les ongles, et à faire de l’eczéma devant l’écran minuscule de mon ordinateur. Ah non ! Tout ça, tous ces bras de fer usant contre la trouille et le manque de confiance en soi, toutes ces croûtes dans ma tête et toutes ces choses que j’ai perdues ou oubliées parce que je pensais à Clic Clac par exemple eh bien je ne les regrette pas...

Ce jour là elle hésite beaucoup sur la tenue vestimentaire qu’elle doit endosser. Finalement elle décide de s’habiller simplement avec des jeans, mais avec de la lingerie à tomber par terre. Elle se dit que ses hommes-là savent. Et elle se dit en même temps " ne m’aimez pas pour mes gros seins ; aimez-moi pour ma substantifique moelle. Ne m’aimez pas pour mon talent ; aimez-moi pour mes page people ". C’est donc par ce qui est secret, par ce qui ne se voit pas au premier coup d’œil mais qui peut se deviner, c’est donc par quelque chose de très intime qu’elle veut le séduire. Mais le jour de l’entretien l’éditeur lui a lâché " Il y a dans votre manuscrit des choses intéressantes et vous avez un certain style, mais nous ne pouvons pas dans l’état actuel des choses le publier ". Elle est tellement déçue par ce refus de son manuscrit qu’elle en reste littéralement paralysée sur son fauteuil. Et elle reste longtemps ainsi sans pouvoir bouger, cela ressemble à une farce tellement c’est incroyable.

Finalement, parce que les bureaux vont fermer il la descendent, avec le fauteuil, sur le trottoir et là elle reste encore longtemps à contempler son désastre. Puis elle se lève enfin et en se dirigeant vers une jeune femme splendide assise sur le socle d’une statue d’Auguste Comte qui attend peut-être son amoureux elle lui fait cadeau de son manuscrit. " Voilà pour que le temps vous paraisse moins long. " lui dit-elle et elle s’en va un peu consolée.

Je pense qu’Anna Gavalda a voulu nous signifier que l’écrivain aussi veut être aimé, cherche l’approbation des éditeurs pour pouvoir atteindre ses lecteurs mais ne rencontre pas toujours cet amour pour lequel il s’est donné tant de mal.

Anna Gavalda a maintenant réussi à nous atteindre et nous ne sommes pas prêtes de l’oublier.

Par Rosanna Delpiano, delpiano.club.fr