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Anges et démons de Dan Brown

 
Avec "Anges & Démons", Dan Brown signe son retour. La 4e de couverture est trompeuse. Elle donne à croire que "Anges & Démons" est une "nouvelle enquête" de Robert Langdon, le héros du "Da Vinci Code". Tout faux ! "Angels & Demons" est paru en anglais en 2000, 3 ans avant le "Code".
mercredi 6 avril 2005.
 
Anges et démons de Dan Brown. - 4.7 ko
Anges et démons de Dan Brown.

Et la méthode Brown est déjà présente dans le précédent livre : un personnage célèbre, un jeu de piste, des énigmes, des rebondissements et un complot ourdi par une société secrète, ici les Illuminati. Et si l’œuvre de Brown avait des relents nauséeux... ? Le thriller biblique ou chrétien se porte bien depuis quelques années. Rien d’étrange donc à ce qu’une grande partie de l’action de "Anges & Démons" se déroule dans les murs ou les catacombes de la Cité du Vatican. L’enjeu était déjà la survie de l’Eglise mais, cette fois, l’histoire s’appuie non sur Leonard de Vinci mais sur le savant Galilée et sur l’œuvre d’un sculpteur italien dont nous tairons le nom pour ne pas déflorer le sujet.

Galilée aurait tout simplement fait partie de la société secrète des Illuminati. Et celle-ci serait réapparue après une éclipse de 4 siècles. On ne reviendra pas ici sur la méthode Brown dont les scénari semblent sortis du même programme informatique - avec un meurtre au 1er chapitre - même si la machine a complexifié le résultat avec le "Code da Vinci", moins linéaire. Les personnages étaient déjà peu étoffés et certains traits paraissent quelque peu tordus (la jeune fille adoptée par un prêtre catholique).

Plus grave sans doute est l’utilisation par Dan Brown d’un salmigondis de thèses conspirationnistes qui traînent sur le web.

En introduction du "Da Vinci Code", Brown présentait un certain nombre d’éléments comme des faits. Dans "Anges & Démons", s’il a évité ce type de présentation, il n’a pas cru utile d’intégrer l’avertissement classique selon lequel son ouvrage relèverait de la pure fiction. Et comme le personnage de Robert Langon est censé être un universitaire spécialiste de la symbologie, on pourrait croire que les informations qu’il apporte sont scientifiques. Il n’en est rien.

Illuminati et francs-maçons Langdon présente ainsi les Illuminati comme une secte d’opposants à l’Eglise catholique qui "ont fui Rome, (...) ont sillonné l’Europe à la recherche d’un refuge sûr pour se regrouper. Ils furent alors adoptés par une autre société secrète, une confrérie de riches tailleurs de pierre bavarois appelés les francs-maçons" (p.51).

"Les franc-maçons sont devenus à leur insu un repaire d’Illuminati. Ces derniers ont infiltré l’organisation, en ont gravi les échelons, ont pris le pouvoir au sein des différentes loges. Ils se sont discrètement servis de la franc-maçonnerie pour relancer leur propre réseau, sorte de société secrète. Après quoi les Illuminati ont utilisé le réseau planétaire des maçons pour étendre leur influence" (p.52).

"La puissance des Illuminati en Europe n’a cessé de croître et ils ont poussé leur avantage dans la jeune démocratie américaine, dont les dirigeants de l’époque - George Washington, Benjamin Franklin - étaient des maçons. Des maçons, mais des hommes honnêtes et des chrétiens, tout à fait inconscients de l’emprise des Illuminati sur la franc-maçonnerie. Les Illuminati ont profité de cette infiltration à grande échelle et ils ont trouvé peu à peu, dans la banque, l’université et l’industrie de l’époque, les soutiens qui devaient leur permettre de financer leur grand dessein". C’est-à-dire "la fondation d’un Etat mondial unifié, une sorte de Nouvel Ordre mondial séculier" (pp.52-53). Dans la même veine, Langdon rappelle "les rumeurs qui couraient sur la fortune des Illuminati, l’ancienne richesse de la franc-maçonnerie bavaroise, les Rothschild, les Bilderberger, le légendaire diamant des Illuminati" (pp.181-182).

Le scientifique Langdon annonce aussi avoir simplement découvert que "la secte a commencé à (le) fasciner le jour où (il a) découvert que billet américain est couvert de symboles créés par les Illuminati" (p.131).Et Langdon d’évoquer la pyramide, l’œil, la devise "Novus Ordo Seclorum" et le rôle du vice-président Henri Wallace, franc-maçon comme le président Frankin D. Roosevelt (pp.132-133).

Un autre personnage du roman, le journaliste Gunther Glick, s’en prend lui à George Bush senior : "Tout le monde savait que George Bush senior était un franc-maçon du trente-troisième degré. Et qu’il était à la tête de la CIA quand l’agence de renseignements avait refermé le dossier des Illuminati, faute de prevues. Et tous ses discours évoquant les "mille points lumineux" et le "nouvel ordre mondial". C’était un membre des Illuminati, voilà tout". Ce journaliste voit également dans le symbole du CERN un symbole caché des Illuminati.

Mais qui sont ces Illiminati ?
Pas la peine de remonter à Galilée. L’ordre des Illuminés (Illuminaten) de Bavière a été établi en Allemagne en 1776 par Adam Weishaupt (1748-1813), professeur de droit canon à l’Université d’Ingolstadt. Il a créé effectivement un groupe où les membres de la base étaient cloisonnés, ne connaissaient pas ceux d’un niveau supérieur et utilisaient des noms initiatiques. Il semblait motivé par un souci de perfectionnement (il institua l’ordre des "perfectibilistes") et par la lutte contre l’obscurantisme et le clergé catholique et particulièrement contre les jésuites.

Weishaupt - selon les sources, on dit qu’il était appelé Spartacus ou Ajax dans son groupe - se fait recevoir franc-maçon en 1777. Son ordre se dote d’une structure maçonnique grâce au baron Adolf von Knigge en 1781. Weishaupt inspiré par les méthodes des jésuites préconise la délation, l’espionnage entre membres... des pratiques éloignées de la fraternité maçonnique. Après que Knigge ait constitué une Grande Loge Provinciale, Weishaupt envisage de fédérer les ateliers allemands mais une lutte de pouvoir entre Weishaupt et Knigge, accusé de "fanatisme religieux", s’engage. Une circulaire maçonnique, des ordonnances de l’électeur de Bavière visent les Illuminati qui se dispersent.

Le mouvement a cessé d’exister avant 1800. Cette secte n’a pas eu la puissance qu’on a cru devoir lui attribuer, notamment en ce qui concerne la Révolution française. L’abbé Barruel, célèbre anti-maçon, a publié en 1819 un ouvrage sur "Les Illuminés de Bavière". Il suivait les traces du marquis de Luchet "Essai sur la secte des Illuminés", 1789) qui dénonçait une puissance occulte.

Le complot sur le web
Sur le web, les tenants des thèses conspirationnistes reproduisent à foison des textes et schémas qui font fureur. Un exemple avec le Domaine de la Liberté (Freedom Domain). Un site est consacré aux Illuminati News (illuminati-news.com) ; c’est là qu’on peut lire que Walt Disney a été initié dans l’Ordre des Illuminati.Un autre site est dédié à "The Illuminaty Conspiracy" (avec version française).

Le site "Conscience du peuple" s’interroge : "Qui a vraiment le pouvoir ?". Et répond : "Les Sociétés Secrètes : ce sont elles qui dirigent tout". Il fournit un tableau explicatif et un schéma qui tisse des liens entre les Illuminati, la fraternité "Skull and Bones", le groupe Bilderberg, la CFR, la Commission trilatérale,... Ces éléments sont tirés d’un site consacré aux Maîtres du Monde et Stratégies Planétaires, qui détaille leurs organisations, évoque les Illuminati et la présence de leur symbole sur le billet américain d’un dollar.

Ce billet a inspiré le site Bible et Nombres dans sa section "Signes et symboles occultes" et, de nouveau, Conscience du Peuple, qui détaille ce billet américain. La thèse de Langdon sur le billet vert ne diffère en rien de celle véhiculée par le site chrétien Voxdei, lui-même inspiré par le site The Cutting Edge.

Toutes ces thèses sont dénoncées dans le site de la Grande Loge de Colombie britannique et du Yukon (Grand Lodge of British Columbia and Yukon). Dans sa section "anti-maçonnerie", la Grande Loge réfute une série d’attaques et apporte ses informations sur les Illuminati de Bavière, sur l’oeil unique (une convention artistique de la Renaissance exprimant le caractère omniscient et l’ubiquité de la déité) et la pyramide. Le site démonte les thèses conspirationnistes : "None Dare Call It Conspiracy", "The big book of conspiracies - refuted".

Jiri Pragman, vivat.be

A lire
-  "Guide des sociétés secrètes et des sectes", Jean-Pierre Bayard, Oxus, 2004
-  "Encyclopédie de la Franc-Maçonnerie", sous la direction d’Eric Saunier, Le Livre de Poche, La Pochothèque, Encyclopédies d’aujourd’hui, 2000