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"La Blessure" de Nicolas Klotz

 
Film français de Nicolas Klotz avec Noëlla Mossaba, Adama Doumbia, Matty Djambo, Ousman Diallo, Mamoudou Diallo. (2 h 40.)
mercredi 6 avril 2005.

Certaines zones et pratiques de la réalité administrative souffrent dans notre pays

 
"La Blessure" de Nicolas Klotz

d’une obscurité inquiétante. C’est le cas, depuis quelques années, des procédures de refoulement ou d’expulsion du territoire de ressortissants étrangers, qui font régulièrement l’objet de polémiques portant autant sur la légitimité du droit qui les autorise que sur les méthodes employées pour les mener à bien. On fait trop souvent grief au cinéma français d’éviter ce genre de réalité pour ne pas souligner d’emblée que la première vertu de La Blessure de Nicolas Klotz consiste précisément à relever ce défi.

Ce très beau film a le courage de porter frontalement son regard sur une réalité dont l’honnêteté oblige à dire qu’elle incite la plupart d’entre les citoyens de ce pays à détourner prudemment le regard. On ne voit guère qu’Adieu, d’Arnaud des Pallières, pour s’être confronté récemment, et avec une telle profondeur, au même sujet.

Témoignage d’un engagement, le quatrième long métrage de Nicolas Klotz l’est tout aussi bien d’une pensée dont la mise en forme contribue à son aboutissement artistique. A ce titre, les deux parties qui constituent ce film disent très précisément la double vocation que l’auteur assigne au cinéma. La première est celle de l’éveil de la conscience, la seconde, qui en découle, celle de la tenue de notre humanité. Pour autant, le film ne se drape pas davantage dans la toge des grands discours que dans les oripeaux du cinéma militant. Il demeure, plus humblement, au plus près de la réalité qu’il a entrepris de nous faire entrapercevoir, oscillant entre l’âpreté du film d’action et l’expérience poétique ­ mais non moins politique ­ du partage des imaginaires.

Au premier de ces chapitres, il convient d’être clair : le début de La Blessure est ce qu’on a vu ­ selon le sismographe de la crispation des mains sur les accoudoirs de son fauteuil ­ de plus terrorisant dans le cinéma français depuis longtemps. On est ici, à proprement parler, en enfer, en compagnie d’un groupe de demandeurs d’asile dépourvus de visas, en majorité africains, tout juste débarqués de l’avion, et placés d’autorité en rétention dans une zone discrète de l’aéroport de Roissy.

Ces hommes et ces femmes venus chercher refuge sur une terre d’asile se retrouvent parqués dans une pièce sombre, empêchés de faire leurs besoins naturels, traités comme des objets, insultés, violentés, humiliés.

N’allons pas chercher plus loin la raison du titre de ce film : la blessure est celle-ci, qu’une section spéciale de la police française inflige délibérément à ces êtres humains considérés comme indésirables et qu’il s’agit de renvoyer au plus vite, sans leur laisser le temps de recourir à l’usage de leurs droits. La blessure est celle qu’une nation se fait à elle-même en consentant qu’on la commette en son nom sur autrui. La blessure est, plus particulièrement, celle causée à la jambe d’une femme vaillante qui résiste tandis qu’on la traîne de force vers l’avion qui doit la ramener d’où elle vient.

Tout cela est filmé en plans fixes, sans jamais en rajouter, avec un sens de la mise en scène qui confine à un fantastique abstrait, et dans un crescendo terriblement efficace de la violence froide, qui va de la blancheur clinique de la technostructure administrative au déchaînement mécanique des coups portés par des brigades d’intervention entièrement vêtues de noir.

Ces deux non-couleurs métalliques recoupent le drame qui est en train de se jouer sous nos yeux entre des corps noirs exposés à l’inquisition de la lumière et des corps blancs camouflés dans la nuit profonde de leurs uniformes. Entre les uns et les autres, tout un arsenal de vitres s’interpose, qui permet de contrôler sans toucher. Un gouffre les sépare, comme deux mondes. De sombres souvenirs affleurent ici ­ notamment celui du regard du docteur Panwitz sur les déportés, tel qu’il est décrit, comme à travers la paroi d’un aquarium, par Primo Lévi ­ qu’il ne faut pas se hâter de convoquer. Juste se contenter d’indiquer l’étrange récurrence, entre deux régimes aussi dissemblables que ceux du nazisme et de la démocratie libérale, d’une logique d’exclusion et de travestissement, produisant notamment ce métalangage administratif qui soustrait à l’entendement commun l’inhumanité des actes qu’il désigne ("réacheminement", "chargement", etc.).

Sauvé par l’intervention courageuse d’un fonctionnaire du ministère des affaires étrangères, un petit groupe va passer le sas, dans lequel Blandine, la femme blessée. Ce simple geste, qui restaure à lui seul un monde, creuse dans le film une brèche où l’apaisement succède à la violence, l’humanité à la barbarie, la parole juste à la phraséologie. Cette parole est celle des réfugiés grâce aux témoignages desquels Elisabeth Perceval a écrit ce film au côté de Nicolas Klotz, et elle se déploie dans cette seconde partie en longs monologues qui vont permettre aux personnages de reconquérir leur intégrité, et aux spectateurs de renouer avec l’histoire jusqu’à présent refoulée et proprement inaudible de ces mêmes personnages. Partant, ce qui est mis ici en avant est très exactement ce que la logique de l’Etat ne peut se permettre de reconnaître, sous peine de renoncer à sa politique : l’humanité de l’individu. Autrement dit, ce par quoi il est notre semblable jusque dans sa différence.

Tournée pour l’essentiel dans des squats de banlieue où s’entassent ces sursitaires livrés à la protection de leurs frères déjà installés, cette partie du film est une longue et belle divagation où la beauté mélancolique d’un visage, une échappée nocturne dans la ville, quelques poissons morts baignant dans un plat vert, un travelling arrière sur une route qui s’enfuit composent le plan de visibilité sur lequel s’inscrivent ces histoires de souffrance et d’exil.

Magnifiques récitatifs, dans lesquels le corps des personnages semble traversé par les mots, offerts à leur passage de la même manière que leur passage reconduit cet éternel chemin qui fonde l’humanité. A travers le retour à la vie de Blandine, ce film tissé, selon la vieille leçon de Jean Rouch, par d’autres expériences, d’autres imaginaires et d’autres mots que les nôtres ne veut rien dire que cela : il n’est sur cette terre qu’un seul lieu, et ce lieu c’est l’homme.

Jacques Mandelbaum, lemonde.fr

Synopsis

Blandine est blessée sur le tarmac de Roissy lors d’un retour à l’avion où un groupe d’Africains résiste à l’embarquement.
Bien qu’elle soit sur le sol français, sa blessure, sa présence, son être sont niés par la Police Aux Frontières à qui elle demande l’asile. La France est sourde. La France n’est plus une terre d’accueil. Mais une terre butée qui expulse, blesse, et humilie.
Réfugiée dans un squat aux fenêtres murées, auprès de son mari Papi qui la soigne, Moktar qui a peur de sortir dans la rue, Steve qui ne se fait plus d’illusions, Fanny et Kary qui vendent leurs corps pour pouvoir dormir sous un toit, Blandine plonge dans le silence...

Casting :
Noëlla Mossaba : Blandine
Adama Doumbia : Papi
Matty Djambo : Bibiche
Ousman Diallo : Moktar
Mamoudou Koundio : Steve

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