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Milan Kundera : Dans l’âme des choses

 
Dans un nouvel essai, Milan Kundera rend un hommage personnel aux écrivains qui l’ont porté, Rabelais, Musil, Flaubert, Cervantès. Un magnifique exercice d’érudition.
samedi 2 avril 2005.

Devant une oeuvre d’art, disait, en substance, le philosophe Alain, on ne doit pas se demander « A quoi cela sert-il ? », mais « De quoi cela peut-il nous délivrer ? »

Quand j’étais jeune, je croyais, docilement subversif, que la littérature moderne se caractérisait, comme la peinture du même nom, par la rupture avec l’illusion représentative. A l’écriture balzacienne d’une aventure succédait invinciblement l’aventure mallarméenne de l’écriture. En rupture avec le discours transactionnel ou utilitaire, le langage littéraire, pensais-je sous l’égide de Michel Foucault, n’a « rien d’autre à dire que soi, rien d’autre à faire que scintiller dans l’éclat de son être ». J’étais ainsi conduit à vénérer les livres que je n’aimais pas et à disqualifier ceux que j’aimais. L’Art du roman, publié par Milan Kundera en 1986, m’a délivré de cette étrange contrainte. Soudain, une autre histoire m’était contée qui présentait Cervantès comme le cofondateur, avec Descartes, des temps modernes. Au moment où « ce cavalier français parti d’un bon pas », selon la tendre expression de Péguy, lançait l’homme à l’assaut de la place divine de maître et possesseur de la nature, un autre cavalier sortait de sa maison. Et Dieu ayant quitté la place d’où il avait dirigé l’univers et son ordre de valeurs, le pauvre hidalgo « ne fut plus en mesure de reconnaître le monde. Celui-ci, en l’absence de Juge suprême, apparut subitement dans une redoutable ambiguïté ; l’unique Vérité divine se décomposa en centaines de vérités relatives que les hommes se partagèrent. Ainsi, le monde des Temps modernes naquit et le roman, son image et modèle, avec lui ».

Descartes : domestication du dehors par l’idée claire et distincte. Cervantès : découverte de l’incontrôlabilité des choses. Descartes : promesse de maîtrise. Cervantès : sagesse de l’incertitude.

Tandis que le philosophe installe l’homme dans le monde comme sujet souverain, le romancier, discrètement, le détrône et le rappelle à l’ordre de la finitude. Nous sommes, nous autres modernes, les héritiers de ces deux gestes contradictoires.

Poursuivi par Kundera dans les Testaments trahis, ce travail salvateur de réévaluation connaît aujourd’hui, avec le Rideau, son apothéose. Ce qui fait l’originalité du roman, sa nouveauté, sa modernité précaire et irremplaçable, explique-t-il, dans une langue poétiquement limpide, c’est, tout simplement, la prose : « L’idée ne vint pas à Homère de se demander si, après leurs nombreux corps-à-corps, Achille ou Ajax avaient gardé toutes leurs dents. Par contre, pour Don Quichotte, les dents sont un perpétuel souci, les dents qui font mal, les dents qui manquent : "Sache Sancho qu’un diamant n’est pas aussi précieux qu’une dent." »

Du passé, ne pas faire table rase
La prose, autrement dit, n’est pas seulement chose textuelle ; c’est la texture même de la vie : c’est la dent qui fait mal, c’est l’estomac qui gargouille, c’est la présence intempestive du futile, du terre à terre, du trivial, bref c’est le jeu ou le décalage qu’il y a et que toute une littérature épique, lyrique, tragique ou même romanesque s’efforce de combler, entre l’homme et ses engagements les plus chers. C’est aussi, dit Kundera, « la beauté des sentiments modestes », ou encore le tumulte de perceptions esthétiques, de souvenirs plaisants et de considérations désespérées qui s’entrechoquent dans le monologue silencieux d’Anna Karenine, juste avant son suicide : « Même au moment pathétique de sa mort, Anna est loin de la route tragique de Sophocle. Elle ne quitte pas la route mystérieuse de la prose où la laideur côtoie la beauté, où le rationnel le cède à l’illogique, où une énigme reste une énigme. »

Ainsi le roman est-il plus qu’un genre, c’est un art spécifique qui se donne pour mission d’explorer la prose de la vie. Cette exploration, comme la science, a son histoire. Mais cette histoire, à la différence du développement scientifique, ne relève pas de la catégorie du progrès. Du passé, le roman ne fait pas table rase. Contrairement à ce que proclament les avant-gardes épuratrices, le nouveau, dans ce domaine, n’abolit pas l’ancien. Le vrai modernisme, écrit Kundera, consiste à avancer vers de nouvelles découvertes « sur la route héritée ». Et son essai baigne dans un climat de gratitude admirative pour tous les auteurs dont il étudie le périple dans ce que Flaubert appelait « l’âme des choses ». Ainsi la connaissance sensible, qui fait le charme de ses grands romans, imprègne-t-elle également ce livre magnifique. Dieu a exaucé pour Milan Kundera la prière que lui adressait le roi Salomon : avoir un « coeur intelligent ».

Et puis, il y a la mélancolie. Car rien n’est jamais acquis : à chaque romancier il incombe de déchirer, comme Cervantès, le rideau de la pré-interprétation qui dérobe aux regards le monde « dans la nudité comique de sa prose ».

Au commencement, en effet, n’est pas le concret mais son contraire : la fable. Tout est d’abord littérature. Tout nous arrive masqué et maquillé. Et si nous avons besoin d’oeuvres littéraires, c’est précisément pour « défabuler » l’existence. Certes, les temps ont changé et notre rideau magique n’est pas, comme celui de Don Quichotte, « tissé de légendes ». On ne prend plus, aujourd’hui, les moulins à vent pour des châteaux en Espagne. D’autres images, d’autres intrigues sollicitent les esprits et les coeurs. Mais elles le font avec une telle profusion, une telle cadence, une telle efficacité, une alliance tellement hypnotique de brutalité et de sentimentalité que l’éclairage du roman sur la prose de la vie risque, un jour, de s’éteindre sans que personne ne s’en aperçoive.

Par Alain Finkielkraut, lefigaro.fr