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Se servir des écrits de Carl Schmitt

 
Périodiquement, la question refait surface. Faut-il lire Carl Schmitt et Heidegger ou, plutôt, peut-on les lire et les discuter comme des penseurs d’envergure, quand on sait (et comment ne pas le savoir ?) ce que fut l’intensité et, dans le cas de Schmitt, la durée de son adhésion active au national-socialisme, ainsi que sa contribution à ce qu’il a eu de pire, l’antisémitisme maniaque ?
lundi 4 avril 2005.

Pour avoir consacré quelques années à étudier en particulier les écrits du premier de ces auteurs (et lu attentivement, comme tout philosophe de profession, ceux du second), j’aimerais évoquer quelques raisons pour lesquelles ces "cas" appellent une réponse nuancée et argumentée. Je me restreindrai au seul Schmitt, laissant aux nombreux spécialistes de Heidegger (qui ne s’expriment d’ailleurs pas d’une seule voix sur ce type de sujet) le soin de fournir les arguments appropriés à ce cas, en partie différent.

-  1. ­ Carl Schmitt fut-il nazi et antisémite ? Evidemment, et tout le monde (c’est une façon de parler...) le sait ou devrait le savoir depuis longtemps. Il a d’ailleurs tout fait, en particulier dans les années 1933-1938, pour que cela se sache ! Le fait que cela ait été aussi le cas de plus de 80 % des universitaires allemands, notamment parmi les juristes et les philosophes, est un élément qu’il convient d’avoir présent à l’esprit, mais il ne constitue en aucun cas une circonstance atténuante.

Durant cette période ­ mais aussi au-delà : c’est seulement après Stalingrad que Schmitt tempère son adhésion décidée au nazisme, et l’on trouve des traits antisémites dans certains de ses écrits d’après-guerre ­, les textes qui constituent sa contribution à l’effort de mobilisation hitlérien des esprits sont parfaitement connus des juristes et des philosophes. Ils ont été depuis longtemps lus, commentés et dénoncés ; je pense en particulier, pour les années 1930-1940, aux réactions de Karl Löwith, de Herbert Marcuse, de Georg Lukacs. Ces écrits nazis constituent en effet un monument de l’abjection.

Pourquoi alors ceux qui, comme moi, ont cru pouvoir malgré tout accorder quelque attention à l’oeuvre de Schmitt n’ont-ils pas mis ces textes au centre de leurs investigations, comme on suggère qu’ils auraient dû le faire ? Tout simplement parce qu’ils jugeaient (c’est mon cas) que si Schmitt n’avait écrit que cela, il ne faudrait pas lui consacrer une heure de peine.

-  2. ­ Le problème est qu’il n’a pas écrit que cela, pas plus que Heidegger n’a seulement écrit le Discours de rectorat... S’il y a un "cas" Schmitt, un "cas" Heidegger, c’est bien parce que ces auteurs ont écrit, chacun en son domaine et sans vouloir aucunement les associer en une sorte de palmarès, des textes qui comptent parmi ce qui a été produit de plus remarquable et de plus puissant au XXe siècle.

Karl Jaspers a fort bien posé le problème dans un rapport sur le "cas Heidegger", écrit en 1947 : "Heidegger (...) fait partie, avec Alfred Bäumler et Carl Schmitt, de ces professeurs (très différents entre eux) qui ont tenté de prendre intellectuellement la tête du mouvement national-socialiste" (cité par H. Ott, Martin Heidegger. Unterwegs zu seiner Biographie - M. H. Acheminement vers sa biographie -, 1988).

Ajoutons : s’ils ont cru pouvoir "prendre intellectuellement la tête" du mouvement, c’est bien parce qu’ils étaient à la tête de leur spécialité (la philosophie, le droit), et reconnus comme tels par leurs pairs, y compris par ceux (très minoritaires) qui ne partageaient pas leurs choix.

Comment expliquer, sinon, les témoignages d’intérêt, voire d’admiration, prodigués à Schmitt (avant 1933) par des esprits du calibre de Walter Benjamin, Leo Strauss et... Lukacs lui-même. Comment expliquer, sinon, l’attention soutenue ­ et lucide ­ à ses écrits que manifestent parmi beaucoup d’autres, bien après 1945, les premiers écrits de Jurgen Habermas, ceux de Hannah Arendt, ceux des historiens Reinhart Koselleck et Christian Meier...

-  3. ­ Une expérience simple permet de prendre la mesure du problème : elle consiste à confronter les écrits de Schmitt, ou ceux de Heidegger, datant de la période où leur engagement nazi est le plus entier, et ceux d’autres universitaires ­ ils sont légion ! ­ qui mirent leur plume au service des nouveaux maîtres de l’Allemagne, de médiocres idéologues dont nul aujourd’hui ne se soucie en dehors des historiens de la période : les Otto Koellreuter, Karl August Eckhardt et Reinhard Hoehn (juristes SS), Ernst Krieck (philosophe "officiel" du ministère de la vision du monde de Rosenberg), Karl Lammers (juriste, secrétaire d’Etat, un des principaux auteurs de l’arsenal des lois nazies) et consorts ; n’oublions pas, après tout, que Hans Frank lui-même (ministre de la justice de Hitler puis "gouverneur général" de Pologne, condamné à mort à Nuremberg) était un "distingué" professeur de droit...

Cette confrontation est éloquente : d’un côté, la non-pensée absolue de ceux qui mettent en oeuvre une vague habileté rhétorique au service de théorèmes puisés dans la lecture de Mein Kampf ; de l’autre, des écrits d’autant plus redoutables qu’ils ne se limitent presque jamais à une simple prestation de service idéologique, en dépit du "zèle de converti" dont ils peuvent témoigner.

Même le Carl Schmitt ouvertement nazi (celui des Trois types de pensée juridique ou du Léviathan dans la doctrine de Hobbes) peut malgré tout nous donner matière à penser, c’est toute la différence avec les auteurs précités.

-  4. ­ En fait, si le "cas" Schmitt, comme le "cas" Heidegger, nous pose problème, c’est parce qu’il manifeste la distorsion, qui peut devenir monstrueuse, entre "théorie" et "pratique", ou pour être plus précis, entre les exigences intellectuelles auxquelles doit satisfaire un écrit théorique ­ philosophique, juridique ou... scientifique : Werner Heisenberg fut lui aussi un nazi convaincu ! ­ et les exigences politiques et morales auxquelles nous soumettons les actes d’individus, et les écrits sont aussi des actes.

Qu’il puisse y avoir une tension importante entre ces deux types d’exigences n’a rien de nouveau ; mais il se trouve que, dans le cas d’auteurs qui ont mis leur plume au service de Hitler, il en va de la disparition de millions d’êtres humains. Mais, comme l’écrivait le théologien Jacob Taubes peu de temps avant sa disparition (En divergent accord, Payot/Rivages, 2003) : ce qu’il nous faut aussi comprendre, c’est comment le national-socialisme a pu attirer des esprits de l’envergure de Heidegger ou de Carl Schmitt (et j’ajoute de Heisenberg).

Comment peut-on se dépêtrer de cette contradiction ? Il y a, pour s’en tenir à l’essentiel, trois solutions. La première fut celle qu’adopta Vladimir Jankélévitch lorsqu’il décida de ne plus jamais citer un philosophe allemand ; cette solution est respectable, mais s’apparente, dans le cas de quelqu’un qui avait ­ après son père, traducteur de Schelling, de Hegel et de Freud ! ­ réfléchi à partir de la tradition philosophique allemande, à une sorte de suicide ; le fait qu’il ait été, en ce cas précis, suivi d’une seconde naissance philosophique ne me paraît pas plaider de manière suffisamment forte en faveur de cette solution. La deuxième solution serait de ne jamais évoquer un auteur aussi compromis avec le nazisme que Heidegger ou Schmitt sans souligner cette circonstance.

Elle présente, à mes yeux, un double inconvénient, outre le fait que ce rappel est aujourd’hui sans doute superflu : elle est, sur le plan de la méthode, comparable à ce que recommandait Schmitt lors de la tristement célèbre conférence de 1936 sur "les méfaits de l’esprit juif dans la science juridique allemande" : ne jamais citer un auteur juif sans mentionner qu’il est juif ; mais surtout, elle contourne le problème que pose la teneur théorique d’écrits qui ne se bornent pas (c’est le cas de presque tous ceux de Schmitt) à une plate propagande en faveur de Hitler.

La stigmatisation peut être nécessaire ; elle ne peut tenir lieu d’argument. Il reste une troisième solution, à laquelle je me suis personnellement rangé après mûre réflexion : se servir des écrits de Schmitt jusqu’au point où ils peuvent se révéler intellectuellement féconds, c’est-à-dire alimenter un véritable travail de pensée, et abandonner leur auteur à son sort. Cette solution présente des risques, contre lesquels il faut impérativement se prémunir ­ l’oubli, voire la fascination malsaine ­, mais elle a le grand avantage de démontrer l’existence du mouvement, en l’occurrence de la marche des idées, d’une manière plausible et fort anciennement connue : en marchant.

Par Jean-François Kervegan, lemonde.fr

Jean-François Kervegan dirige le centre Normes, Sociétés, Philosophies à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne.