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Benjamin Biolay, éclats anthracite

 
Il dit n’avoir « plus le trac du troisième album », même si, par la loi des nombres, sa dernière création « A l’origine » (Virgin) représente le troisième jalon, somptueux, d’un parcours sous le seul nom de Benjamin Biolay.
jeudi 31 mars 2005.

Cette fois, l’auteur, producteur, arrangeur surdoué

 
Chiara Mastroianni(g) et Benjamin Biolay(d). - 3.4 ko
Chiara Mastroianni(g) et Benjamin Biolay(d).

n’accompagne pas les projets de Keren Ann, Juliette Gréco, Valérie Lagrange, Coralie Clément -sa soeur- ou Hubert Mounier, ex-chanteur de l’Affaire Louis Trio. Il ne signe pas non plus un album-duo ( »Home », avec sa femme, l’actrice Chiara Mastroianni) ni une musique de film ("Clara et Moi" d’Arnaud Viard).

A 32 ans, Biolay est à nouveau seul en scène, et il frappe fort, quatre ans après « Rose Kennedy », concept-album inaugural plongé dans la mythologie américaine, suivi deux ans plus tard d’un « Négatif », qui élargissait son univers. En 14 titres que le musicien présentera lors d’une tournée à partir de novembre, « A l’origine » propose de nouvelles entrées percutantes et sensibles dans son monde, des combinaisons de tourments du globe, de malaise urbain, de réminiscences d’amours, d’histoires de doute lancées avec une énergie et un souffle qui l’installent un peu plus au sommet de la chanson.

S’il lui semble « un peu tôt » pour donner une couleur à cet album sur lequel il a convié plusieurs invités (Françoise Hardy ou le tromboniste Michel Becquet), Benjamin Biolay reconnaît que « c’est plutôt sombre. On est dans l’anthracite », suggère-t-il dans un entretien accordé à l’Associated Press.

En témoigne, dès l’ouverture, la chanson-titre close dans un déluge de sons et de cris anxiogènes. « J’avais envie décrire une espèce d’anti-Imagine », confie Biolay. L’album de John Lennon est « une grande, une magnifique rêverie faussement naïve d’un homme extrêmement intelligent qui a une vision claire sur à peu près tout. Moi, c’est une espèce de cauchemar pas optimiste, mais j’avais envie de dire que ce n’était pas mieux avant ; qu’à l’origine, il y a toujours le chaos et que cette boucle est permanente ». Dans un prolongement à cet « Imagine du flou post-2001 » où défilent otages, anthrax, Intafada ou Mossad, l’avant-dernier titre, « Tant le ciel était sombre », tient également son cortège de bombes, de colombes « en flammes », de chars Abram et de fedayin, de tacles, aussi, à ceux qui ont comparé Biolay au Bel-Ami de Maupassant, pour ses collaborations avec des chanteuses.

« Je ne veux pas qu’il y ait de fausses pistes » dans cet album, « ce que j’ai à dire, je le dis bien », confie Biolay. « Je n’ai pas de champions dans une cause qui n’est pas la mienne », explique au sujet du Moyen-Orient ce passionné de la chose politique. « L’instrumentalisation (de cette cause) à des fins strictement personnelles par des gens avides de pouvoir ou de reconnaissance, ou qui veulent maintenir leur statut dans l’intelligentsia me dégoûte fondamentalement ».

« A l’origine » ne se réduit cependant pas un choc quasi frontal avec les lourds événements de la planète. Les éclairs d’un intime romancé qu’il envoie sont parmi les moments les plus marquants comme ce « Même si tu pars », « Mon amour m’a baisé » impeccablement souligné par Françoise Hardy, « Dans mon dos » ou « Mes peines de coeur » en clôture.

Sans compter un ska efficace avec « Cours ». Installé trois mois durant dans le studio parisien de Dominique Blanc-Francard et de son assistante Bénédicte Schmitt, le musicien originaire de Villefranche-sur-Saône a aussi retrouvé Lyon, dix ans après son départ. Il a renoué avec une église dans laquelle il avait joué jeune « beaucoup de musique classique », pour y enregistrer les choeurs de la maîtrise d’enfants du conservatoire où il avait « fait ses armes ». L’église, au sens large, tient d’ailleurs dans l’album une place « très importante ». « Ma première vision des chansons, ça a été d’aller regarder des oeuvres de Jérôme Bosch », peintre néerlandais du Xve/XVIe siècle. « Et c’est ce que jai dit aux graphistes », M/M (Paris), auteurs de pochettes de Bjork, dit-il. Quant à la foi, « je suis très réfractaire à tous les dogmes », mais « j’ai toujours senti cette espèce de lueur un peu bizarre qui s’appelle la croyance ». Après les cordes largement convoquées sur l’épopée « romantique » des Kennedy, les guitares liées à la « terre » se font aujourd’hui plus présentes, même si Biolay utilise toujours les premières dans une « écriture plus tendue ». Le raffinement est là, quelques références aussi Gainsbourg, les Beatles.

Mais le musicien semble se débarrasser des complexes et des ombres des géants dont il a fréquemment parlé. A ceux qui ont répandu la rumeur d’un dandy poseur, ou d’un carriériste, il répond par la simplicité, une fougue parfois teintée de véhémence, une attention à d’autres. Outre une collaboration sur le prochain album d’Hubert Mounier, - »ami de toujours »-, il a décidé d’aider Daphné pour son premier album, sorti cette semaine. La jeune femme lui avait apporté une cassette « très aboutie » après des concerts l’an dernier à Poitiers.

« Le nom d’Henri Salvador était quand même voué aux gémonies il y a six ans », affirme-t-il, en évoquant celui à qui il avait offert avec Keren Ann- « Jardin d’hiver » et légèrement taclé dans « Ma chair est tendre » pour l’avoir oublié. « Les noms, vraiment, je m’en fous complètement ».

Par Cécile Roux, AP, nouvelsobs.com