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Ben Barka affaire en cour

 
A Melun, Serge Le Péron met en images le piège qui s’est refermé sur l’opposant marocain enlevé et assassiné en France en 1965.
mercredi 30 mars 2005.
 
Mehdi Ben Barka,  militant nationaliste marocain. - 4.4 ko
Mehdi Ben Barka, militant nationaliste marocain.

Le 29 octobre 1965, Mehdi Ben Barka a rendez-vous à Paris. Il doit rencontrer le journaliste Philippe Bernier et le cinéaste Georges Franju, qui préparent un film sur la décolonisation. A peine arrive-t-il à la brasserie Lipp, boulevard Saint-Germain, que deux policiers, Louis Souchon et Roger Voitot, l’interpellent et le somment de monter dans une Peugeot 403. La voiture gagne l’Essonne et s’arrête devant la maison de Georges Boucheseiche, un petit caïd du milieu parisien. Là se perd la trace de Mehdi Ben Barka, militant nationaliste marocain en exil en France, dirigeant de l’Union nationale des forces populaires, le principal parti d’opposition au roi Hassan II, et condamné à mort au Maroc pour activisme politique.

Trente ans plus tard, un ancien agent spécial marocain confie avoir, à la même époque, commandé à une entreprise de chaudronnerie de Casablanca la fabrication d’une cuve « en acier inoxydable, d’une épaisseur de 5 millimètres, d’un diamètre de 2,50 mètres et d’une hauteur de 1,50 mètre ». La cuve aurait servi à dissoudre le corps du dissident dans un bain d’acide.

L’affaire Ben Barka révèle la part d’ombre de ces années, de la fin de la guerre d’Algérie à Mai 68, celles des coups tordus du Service d’action civique (SAC) et des barbouzes, de la pègre s’installant sur les ruines de la Libération, d’anciens nazis ou collabos soudainement repentis, celles encore, selon Serge Le Péron, « où de Gaulle semblait pour l’éternité sur un trône qui soudain vacilla ».

Pour le réalisateur de l’Affaire Marcorelle (2000) et pour une société qui, à l’époque, assiste à l’émancipation des nations décolonisées, le cas Ben Barka vient troubler cette « latence » gaulliste, où tout semblait en suspens dans l’ennui. L’assassinat éclabousse les marches les plus hautes du pouvoir et divise confusément le pays, comme le firent les affaires Dreyfus en 1898 et Stavisky en 1934.

Retour fantasmé.

C’est dans cette tourmente dont peu maîtrisent les tenants et les aboutissants que Serge Le Péron a découvert le cinéma : Masculin féminin de Jean-Luc Godard, tourné en 1966, et Jean-Pierre Léaud en Antoine Doinel dans l’Amour à 20 ans de Truffaut. Quarante ans plus tard, il réalise J’ai vu tuer Ben Barka, comme un retour fantasmé et obsédant sur ses propres pas d’adolescent. Léaud y incarne Georges Franju, figure Nouvelle Vague et réalisateur de ce film sur la décolonisation qui n’aboutira jamais. Entre deux prises, l’acteur erre, tel un medicine man sioux, dans les couloirs du tribunal administratif de Melun.

C’est là que l’équipe du tournage reconstitue la cour d’assises de Paris où se déroula, en 1967, le procès des tueurs de Ben Barka. Après quelques mois d’enquête éclate l’un des plus gros scandales politico-médiatiques de l’époque, où l’on retrouve Marguerite Duras au banc des témoins, Papon signant d’obscures notes de service à la préfecture de police de Paris, de Gaulle minimisant la participation de la France dans la disparition de l’activiste politique, Hassan II, les milieux intellectuels de Saint-Germain et tout un aréopage de truands chargés du sale boulot.

L’enquête mal élucidée laisse encore le doute planer sur les éventuelles connivences entre le pouvoir français et le royaume marocain. Un complot où l’argent, la diplomatie et le secret d’Etat se révèlent moins probants que la révélation d’une humanité saumâtre digne d’un polar de James Ellroy. « En lisant les minutes du procès, explique Serge Le Péron, j’ai découvert des hommes au passé trouble, une machination dont il fallait tirer tous les fils pour approcher une vérité. Je cherche moins à refaire l’enquête qu’à raconter l’histoire humaine et mettre au jour les relations secrètes et les intérêts cachés de chacun, sur fond de politique et de cinéma. Cette histoire, c’est la Nouvelle Vague, la décennie de plomb du gaullisme, et aussi les années 60 dans ce qu’elles ont de plus figé. »

Show-biz.

Les figurants peaufinent leur maquillage dans la maison des associations, en face du tribunal. Chignons et sacs à main d’époque, tailleurs et couvre-chef, mèches gominées et cravates nouées. Sur la façade, posés à même d’immenses échafaudages dissimulant les fenêtres de l’édifice, les projecteurs écrasent d’une lueur blanchâtre la salle d’audience. La trentaine de techniciens s’active depuis l’aube, tandis que la cour arrive en robe, traversant le boulevard, et affichant au seuil de la porte la mine grave de ceux qui doivent rendre justice. Parmi les témoins, Jean-Pierre Léaud et Fabienne Babe fixent le président, alors qu’une étude graphologique est menée devant la cour.

Georges Figon (joué par Charles Berling) apparaît à trois reprises, lors de flash-backs qui reconstituent l’enlèvement. Il donne au film son point de vue, celui d’un fils de bourgeois lyonnais, repris de justice, introduit dans les cercles rive gauche par Marguerite Duras, passé des petits larcins au show-biz, chargé par les Marocains de monter le faux projet de film qui entraînera la mort de Ben Barka. Dans une interview accordée à l’Express le 10 janvier 1966, Figon révèle avoir vu le général Mohammed Oufkir, ministre marocain de l’Intérieur, arriver dans la maison de Boucheseiche, se planter devant Ben Barka, et commencer lentement « à lui tailler la gorge et la poitrine avec la pointe d’un poignard ». « Figon est un opportuniste qui gagne l’amitié des intellectuels parisiens en signant des articles qui fustigent Mauriac, l’Eglise et la société des années 50, résume Berling. Le film retrace son parcours, la fuite en avant d’un petit voyou manipulé. »

Pendant l’instruction, il est retrouvé mort. L’enquête conclut au suicide. C’est le point de départ du film. « Plus on élargit le plan, plus on voit que Figon a lui aussi été happé par une machination de laquelle personne n’a réchappé, dit Frédérique Moreau, coscénariste. A l’origine, nous voulions revenir, via l’affaire Ben Barka, sur les relations ambiguës entre la pègre et le cinéma. Puis nous avons rencontré Saïd Smihi, ancien dissident réhabilité par Hassan II, qui a donné au projet une tournure plus politique, tout en conservant l’essentiel de ce que nous voulions montrer : la solitude d’un homme sur ses gardes, le piège qui se referme sur tous les protagonistes. Et la terrible question : pourquoi cette idée de film sur la décolonisation a pu amadouer et tromper Ben Barka malgré sa méfiance, alors que les précédentes tentatives d’assassinat avaient échoué ? Comme pour Massoud qui, en 2001, ne s’est laissé approcher qu’une seule fois, par des hommes avec une caméra. »

Silence.

Dans la salle d’audience, Serge Le Péron guide les regards qui doivent se croiser, oriente Jean-Pierre Léaud vers un chuchotement, privilégie les secrets glissés à l’oreille, choisit le silence quand s’étend devant la cour l’effroi du meurtre de Ben Barka. Georges Franju, réalisateur des Yeux sans visage et de la Tête contre les murs, cofondateur avec Henri Langlois de la Cinémathèque française, avouera ne s’être jamais remis de la supercherie, piégé comme tant d’autres. Il est ici la fenêtre ouvrant sur le cinéma. Celle qui donne sur les cercles intellectuels de l’époque, c’est Marguerite Duras, pressentie par Figon pour cosigner le scénario de ce faux projet de film : « Serge Le Péron est un savant de l’histoire du cinéma, prolonge Charles Berling. Quand Jean-Pierre Léaud incarne Georges Franju, on est dans une hérédité naturelle. Et Balasko en Duras, c’est passionnant. » Elle porte une jupe à carreaux, des socquettes blanches, une paire de mocassins et des lunettes carrées. Elle use d’une voix atone, cette élocution hachée qui malaxe et décompose chaque mot. « L’idée de jouer Marguerite Duras m’est apparue à la fois excitante et très périlleuse, dit la comédienne, dont la production refuse toute photographie avant la sortie du film, en octobre. C’est un des rares auteurs dont on connaît avec précision le physique. Duras, c’est un archétype dont il faut éviter de jouer la caricature. Berling m’a dit : "Elle doit être autoritaire." Non, justement, elle doit être d’une douceur infinie. »

Le 5 juin 1967, le ministre de l’Intérieur marocain, Mohammed Oufkir, est reconnu par la justice française comme le responsable de l’assassinat de Mehdi Ben Barka et condamné par contumace à la réclusion à perpétuité. Cette peine à l’encontre d’un ministre en exercice provoquera le gel pendant deux ans des relations franco-marocaines.

Par Bruno MASI, liberation.fr