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Trois siècles plus tard, le "Léviathan" latin se révèle en français

 
Thomas Hobbes
Léviathan
Traduit du latin et annoté par François Tricaud (parties I, II, III et Appendice) et Martine Pécharman (partie IV), introduit par Martine Pécharman. Dalloz/Vrin, 560 pp., 40 €.
vendredi 1er avril 2005.

Il avait toujours quelques livres de chant sur sa table. Il en prenait un le soir en allant se coucher, fermait portes et fenêtres, pour être sûr que personne ne l’entende, et se mettait à chanter à tue-tête. Il n’avait pas une très jolie voix, mais pensait que l’exercice faisait du bien à ses poumons et prolongeait sa vie. Il menait une existence très sobre. Ce n’était pas un « good fellow », aimant festoyer et trinquer avec les amis. Quand il buvait, il se plaisait à abuser un peu, afin d’avoir le bénéfice du vomissement, qui dégage l’estomac et empêche l’embrumement de l’esprit.

Il avoua à son biographe, John Aubrey, avoir fait des excès, quant au vin et aux femmes, au moins une centaine de fois : étant donné son grand âge, cela devait faire un excès par an. Il se levait à 7 heures, prenait une légère collation, pain et beurre, puis faisait une longue promenade méditative. Au retour, il couchait rapidement sur le papier le fruit de ses réflexions, que l’après-midi il mettait en forme et peaufinait. Il préférait, pour des raisons digestives, manger du poisson plutôt que de la viande, et adorait le merlan. Après dîner, il fumait une pipe.

Il quittera Londres en 1675, pour séjourner à Hardwick et à Chasworth, dans les résidences des Devonshire. Il mourra à Hardwick le 3 décembre 1679, à l’âge de 91 ans.

Thomas Hobbes est l’un des plus grands philosophes de tous les temps. Il fut à la science politique, dit-on parfois, ce que Galilée fut aux sciences de la nature, et le Léviathan, son oeuvre la plus célèbre, n’aurait d’égal que la République de Platon. C’était un homme tranquille, tempéré et quelque peu craintif, mais sa pensée suscita bien des tempêtes, engouements et haines.

Quand il fit paraître le Léviathan, il fut immédiatement accusé dans certains milieux politiques et religieux d’être un thuriféraire de la monarchie que le Parlement venait de défaire, et, dans d’autres, de miner au contraire le pouvoir du roi en lui ôtant tout droit divin, sinon de céder opportunément aux sirènes du nouveau leader de la scène politique anglaise, Olivier Cromwell. Mais, aux yeux de beaucoup, il demeura longtemps après l’« horrible Monsieur Hobbes », pour des raisons diamétralement opposées : de « gauche », on le perçut comme le théoricien de l’absolutisme et du pouvoir sans partage, sacrifiant liberté et justice sur l’autel de la sécurité, de « droite », on le vit comme un matérialiste athée, qui soumet le pouvoir religieux au pouvoir politique, et donne une force telle à l’Etat qu’elle empêche tout « libéralisme ».

Aujourd’hui, dans la collection des Œuvres de Thomas Hobbes dirigée par Yves-Charles Zarka, paraît en France ­ initiée par ce grand professeur de l’université Jean-Moulin (Lyon-III) que fut François Tricaud et menée à terme, après la mort de celui-ci, par Martine Pécharman ­ une nouvelle traduction du Léviathan. Mais attention : ce n’est pas une nouvelle version du Léviathan que l’on connaît (1). Il s’agit de quelque chose d’absolument inédit, d’une « première » : la traduction française du Léviathan latin.

Existait-il donc deux Léviathan ? En quelque sorte, oui. Le premier est l’ouvrage écrit en anglais, Leviathan or the Matter, Forme & Power of a common-wealth ecclesiastic and civil, publié à Londres en 1651, traduit et retraduit depuis dans toutes les langues du monde. Le second, Hobbes l’a publié dix-sept ans après, en latin, mais en ne se contentant pas de reproduire tel quel le texte anglais. La raison de cette entreprise peut d’abord sembler « publicitaire ».

Entre 1651 et 1668, le Léviathan avait été l’objet de mille polémiques, et sans doute Hobbes, en le traduisant d’une langue vernaculaire en latin, langue alors « universelle », voulait-il permettre à ses correspondants sur le continent, et à tous les savants d’Europe, d’avoir directement accès à ce qu’il avait écrit et leur éviter de juger par ouï-dire. Mais il est bien d’autres motifs, dont la compréhension exige le rappel de la position occupée par Hobbes sur l’échiquier politique anglais.

Thomas Hobbes vient au monde le 5 avril 1588, jour du vendredi saint. La légende dit qu’il naît avec une « soeur jumelle » : la peur ­ la peur transmise par sa mère, qui accouche prématurément tant elle est effrayée à la pensée que l’Invincible Armada espagnole puisse envahir l’Angleterre. Son père est vicaire de Charlton et Westport, près de Malmesbury (Wiltshire).

Une sombre histoire de pugilat avec un autre pasteur l’oblige à quitter la paroisse, où il ne reviendra plus jamais, abandonnant ainsi sa femme et ses trois enfants. La famille est aidée par un oncle paternel, Francis, un gantier assez fortuné et sans enfants, qui se rend vite compte des qualités intellectuelles de son neveu Thomas ­ lequel n’a pas quinze ans lorsqu’il traduit du grec en iambes latins la Médée d’Euripide ­ et paie ses études universitaires au Magdalen Hall d’Oxford (1603-1608). De l’enseignement reçu à Oxford, Thomas Hobbes ­ que caractérisait selon son biographe une « mélancolie contemplative » ­ tirera avant tout une forte aversion pour la métaphysique et la morale d’Aristote comme pour la tradition scolastique, qu’il fustigera dans nombre de ses ouvrages.

Après avoir obtenu son « bachelor of arts degree », Hobbes devient précepteur de William Cavendish, fils du baron de Hardwick et futur comte de Devonshire. Il restera toute sa vie lié à la famille Cavendish. En 1610 , il accompagne son élève dans un long périple à travers l’Europe. Au cours de ce voyage, et de ceux qu’il fera dans les années 1629-1631 et 1634-37, notamment en France et en Italie, Hobbes fait la connaissance des plus éminents représentants des arts, de la science et de la philosophie : il rencontre même Galilée à Arcetri, et, à Paris, où il fréquente les milieux libertins, entre dans les cercles cartésiens, et se lie à Gassendi et au père Mersenne (sur proposition duquel il écrira les troisièmes Objections aux Méditations métaphysiques de Descartes).

« Behémoth » interdit
Ses intérêts avaient été jusque-là ceux d’un humaniste attaché à la culture classique, comme l’attestent le Discourse Upon the Beginning of Tacitus, le Discourse of Rome ou encore la traduction de la Guerre du Péloponnèse de Thucydide, publiée en 1629. Cet intérêt ne se démentira jamais, puisque, cinq ans avant sa mort, il s’attelle encore à la traduction de l’Iliade et de l’Odyssée.

Mais, à partir de 1630, mûrit un « autre » Hobbes. Dans cette évolution du philosophe jouent certainement la découverte des Eléments d’Euclide, qui lui donneront l’idée d’un modèle mathématique en philosophie, les recherches proprement scientifiques, sur l’optique notamment, l’attention critique portée au rationalisme de Descartes, corrigé par l’empirisme de Gassendi, ou la lecture de la religion en termes qui frisent l’athéisme, mais, surtout, la situation politique de l’Angleterre.

La propension des Stuart ­ d’abord Jacques 1er puis Charles 1er ­ à accroître toujours plus les pouvoirs du roi avait en effet provoqué de graves tensions entre la Couronne et le Parlement, dont une partie, la Chambres des communes, représentait les intérêts d’une classe moyenne décidée à faire entendre sa voix. Ce contraste était exaspéré et surdéterminé par l’opposition entre l’Eglise anglicane, dont la structure pyramidale et l’autoritarisme reflétaient ceux de la monarchie, et les mouvements presbytériens, qui réclamaient une organisation plus démocratique du clergé. On sait l’issue de ces conflits : la guerre civile, la condamnation à la décapitation de Charles 1er, l’installation de la « dictature républicaine » de Cromwell.

Il est clair que le camp de Hobbes est celui du roi. Pressentant que les événements tourneraient mal, il quitte Londres dès 1640, et reste en France, où il rédige ses principales oeuvres, notamment le De cive, jusqu’en 1651, l’année même de la publication du Léviathan. En 1646, la cour d’Angleterre s’exile aussi à Paris. Hobbes devient alors précepteur du prince de Galles, le futur Charles II, auquel il apprend les mathématiques.

Après la chute de Cromwell et la restauration de la monarchie (1660), Hobbes est donc de nouveau « tranquille » dans son pays, et jouit de la protection du nouveau souverain, son élève. Il se voit même octroyer la pension réservée aux « fidèles du roi », qui lui permettra de vivre sans avoir à exercer un métier et de se consacrer tout entier à ses recherches théoriques.

En réalité, la « tranquillité » du penseur de Malmesbury est toute relative. Certes, après la publication du Léviathan et du De cive (que viendront compléter le De corpore et le De homine), ou les échanges envenimés, mais d’égal à égal, avec Descartes, Hobbes est regardé avec le respect qui sied aux « grands philosophes ».

Mais cela n’a pas calmé le hourvari suscité par le Léviathan. Une commission d’enquête parlementaire est même chargée d’établir le bien-fondé de son interdiction, et elle eût sans doute abouti si Hobbes n’avait été le protégé de Charles II. Les thèses du livre sont estimées hérétiques par l’épiscopat, qui, à partir de 1666, veut faire de l’hérésie un crime pénalement condamnable, dont Hobbes aurait donc eu à répondre. Le philosophe ne subit aucun dommage direct : on lui interdit néanmoins, soupçonné qu’il était d’athéisme, d’écrire quoi que soit en matière d’éthique, et le roi lui-même s’opposera à la publication du Béhémoth, l’oeuvre historique sur la guerre civile.

Le bon dosage
Voilà pourquoi, dix-sept ans après la publication de l’original anglais, Hobbes tient à publier un Léviathan en latin : il s’agit, comme l’attestent les trois chapitres de l’Appendice au Léviathan qui ne sont pas dans la version anglaise, de préciser la doctrine des relations entre le pouvoir du souverain civil et l’Eglise, de façon à éviter l’accusation d’irreligion et le procès pour hérésie. On avait reproché au Léviathan anglais son « érastianisme », c’est-à-dire la thèse selon laquelle le pouvoir ecclésiastique doit être subordonné au pouvoir politique, y voyant le présupposé d’une destruction de la religion : grâce au Léviathan latin, Hobbes (en songeant aussi à une diffusion correcte de ses thèses dans les universités européennes où le texte anglais n’avait pas été lu) peut donc contrer de manière précise cette accusation, en montrant, comme l’écrit Martine Pécharman, que « la protection due par le souverain civil à ses sujets s’étend à la liberté de pensée » et que, par conséquent, la prééminence du pouvoir politique sur le pouvoir religieux non seulement garantit la paix civile mais assure aussi la paix des consciences.

Certes, le Léviathan latin ne fera jamais d’ombre au classique Léviathan anglais, devenu une pierre d’angle de toute la philosophie politique moderne. Mais le fort accent mis sur le refus de subordonner le pouvoir politique au pouvoir des Eglises lui donne une paradoxale « actualité », à l’heure où la religion, dans bien des parties du monde, tend à surdéterminer la décision politique. Cela ne fera pas de Hobbes, certes, un penseur de « la-liberté-avant-tout ».

Ce qui l’effrayait, c’est le chaos, le désordre, les luttes qui aboutissent au préjudice de tous les belligérants ; ce qu’il voulait assurer, c’est le bon « dosage » entre l’obéissance que l’on est prêt à donner et la protection qu’en retour on est en droit de recevoir ; ce qu’il voulait garantir, c’est la sécurité ­ sans laquelle, il est vrai, la liberté peut paraître vaine.

Thomas Hobbes tenait à ce qu’en chaque domaine de recherche on pût identifier et appliquer des lois semblables à celles dégagées par Galilée, sous forme strictement mathématique, dans le domaine des sciences de la nature. C’est dans cette perspective qu’il a élaboré sa conception absolutiste du pouvoir étatique. La politique aussi est une science : elle est fondée sur des principes rigoureux desquels tout le reste peut être déduit. Aussi, si l’on découvrait les principes nécessaires de l’action des hommes, pourrait-on, à partir d’eux, construire une philosophie politique rigoureuse.

Lorsqu’il dit que « l’homme est un loup pour l’homme », il ne prononce pas un jugement moral qui crucifie l’humanité dans une foncière méchanceté. Il constate au contraire que tous les hommes sont égaux, qu’ils sont tous naturellement portés à fuir le plus grand des maux, la mort, et éviter au maximum des maux moindres mais aussi insupportables, la mutilation ou la spoliation, l’humiliation, la perte, le mépris ou la misère. Dire, comme le faisait Aristote, que l’homme est un « animal politique », naturellement porté à s’associer aux autres hommes, ne tient pas une seconde. A l’état de nature, l’homme aspire uniquement à son bonheur ou à l’évitement de son malheur, et, pour réaliser ses aspirations, a besoin de plus de puissance (de moyens physiques ou intellectuels, de richesse, de connaissance, de ruse...) que son vis-à-vis, l’autre homme, lequel, cependant, a les mêmes aspirations et la même volonté de puissance. Chacun a toujours quelque chose que l’autre n’a pas, ou le moyen de priver l’autre de ce qui servirait à son bonheur à lui...

Concurrence, rivalité, prévarication, envie, méfiance : tels sont les nerfs d’une « guerre de tous contre tous » que connaîtraient les hommes s’ils étaient laissés à eux-mêmes. C’est pourquoi, poussés par la peur d’être tous, tôt ou tard, victimes de cette guerre, ou par calcul intéressé ­ la raison ne leur manquant pas ­, ils décident de créer une société politique par un contrat volontaire, de signer autrement dit une convention sur la base de laquelle tout homme transfère son droit naturel (c’est-à-dire le droit absolu de chacun sur tous) à un tiers, le Souverain, qui peut être un individu singulier ou une assemblée mais qui reste étranger au contrat et dont la volonté unique se substitue à la volonté de tous.

Ce souverain, l’Etat, est certes un « monstre », c’est le Léviathan biblique du livre de Job, un « Dieu mortel » à peine inférieur au Dieu immortel, dont le corps, comme autant de « cellules », est constitué par chaque citoyen, et dont l’autorité est faite de la portion de liberté que chaque citoyen lui a déléguée. Son pouvoir est indivisible, absolu (de absolvo, à savoir « délié », dégagé des obligations auxquelles sont au contraire liés par contrat les citoyens), supérieur à la loi, et exige des citoyens une obéissance absolue, leurs volontés particulières, opposées et polémiques, confluant vers sa seule volonté régulatrice. Mais il est de nécessité : il est la seule condition pour que cesse la guerre de tous contre tous. On n’entre pas ici dans la question de savoir quelle liberté, quels droits naturels ou positifs restent, dans ces conditions, aux citoyens : toute la philosophie politique en discute depuis des siècles.

Mais il ne fait pas de doute qu’aux yeux de Hobbes prévale l’« autoconservation » : tout le reste est secondaire, ou peut du moins être sacrifié pourvu que soit garantie la sécurité. Autrement dit le Léviathan, auquel chacun a cédé ses droits, en acceptant de toujours rechercher la paix, de respecter les pactes et de ne pas avoir plus de libertés que celles qu’il concède aux autres, est investi de tous les pouvoirs sauf du pouvoir d’ôter à ses sujets le droit à la sécurité. Mais que peut-on sacrifier pour que ce droit soit maintenu ? Viendront Locke, Spinoza, Rousseau, Montesquieu, Marx, qui assurément préféreront la liberté ou la libération... Mais les discussions dans lesquelles sont prises les sociétés d’aujourd’hui sur le « désir de sécurité » montrent encore une autre « actualité » de Hobbes.

Au crépuscule de sa vie, Hobbes va revenir à des thèmes moins brûlants, et se retourner vers ses chers Grecs. Il lit et traduit Homère. Il souffrait depuis des années d’un tremblement des mains qui l’obligeait à recourir aux bons services d’un amanuensis (scribe), mais, ses facultés, il les gardera intactes jusqu’au bout. Il était nonagénaire lorsqu’il publia son Decameron physiologicum. Il confia à John Aubrey n’être gêné que par sa calvitie : il n’attrapa jamais froid, et, pendant les heures qu’il passait à étudier, ne mit jamais de couvre-chef, mais il était indisposé par les mouches qui venaient se poser sur son crâne.

-  (1) De la traduction Tricaud du « Léviathan » anglais sera prochainement publiée une version remaniée, par les soins de Yves-Charles Zarka, Franck Lessay et Pierre Lurbe (Vrin/Dalloz).

Par Robert MAGGIORI, liberation.fr