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Quand Fukuyama fait l’éloge de l’Etat

 
Faut-il parler désormais de "modèle danois" ? Telle est la légère provocation contenue dans le nouveau livre de l’Américain Francis Fukuyama, professeur à l’université Johns Hopkins de Baltimore (Etats-Unis), State Building. Gouvernance et ordre du monde au XXIe siècle (La Table ronde, 200 p., 17 €).
vendredi 1er avril 2005.

C’est à Copenhague, montre-t-il avec force diagrammes à l’appui, que la répartition entre la force de l’Etat et l’étendue de ses fonctions serait à son niveau optimal ! A l’heure du détricotage d’un Etat-providence, qui cède du terrain ou privatise, un néoconservateur américain tire la sonnette d’alarme. L’affaiblissement de l’Etat et la mauvaise gouvernance seraient non seulement un "obstacle au développement des pays pauvres", mais également l’une des sources principales de l’instabilité du monde et du terrorisme. Pouvoir efficace et étatisme doivent être réhabilités, n’en déplaise au credo libéral.

Ce plaidoyer pour une souverainté bien tempérée n’aurait rien d’original s’il n’émanait d’un intellectuel dont la réputation mondiale s’est cristallisée autour d’un article prophétisant "la fin de l’histoire", paru à l’été 1989 dans la revue néoconservatrice The National Interest.

A l’époque, la plus grande partie de l’intelligentsia française se rebiffa contre cette vision qui prétendait annoncer le triomphe définitif et l’universalisation du modèle de la démocratie libérale ­ l’intégrisme islamique ne constituant qu’une menace résiduelle. Aujourd’hui encore, l’impact de ce texte sidère cet homme sérieux, presque froid, père de trois enfants, qui semble chercher à protéger son statut d’expert et de spécialiste en sciences politiques. Il nie que cet écrit ait pu, comme on l’a cru alors, représenter une sorte d’idéologie officielle de l’administration de George Bush père.

PROVOCATION TRANQUILLE
Si le style de ce texte mêlant la dialectique hégélienne à la phraséologie aplatie des think tanks met le feu aux poudres chez les intellectuels français, c’est peut-être parce que son auteur, d’origine japonaise, totalement assimilé à son terreau américain, n’est pas étranger à l’esprit de la vieille Europe, où il s’est formé.

Comme une partie de sa génération, Francis Fukuyama a en effet cédé un temps à l’attrait des new French thoughts (la pensée critique à la française, illustrée par Jacques Derrida ou Jean-François Lyotard). Au cours d’un séjour parisien en 1974, il fréquente assidûment les séminaires de Jacques Lacan ou les cours de Michel Foucault, qui forment à cet époque le coeur de la vie intellectuelle parisienne.

Mais l’"hyper-intellectualisme", la déconstruction et la concentration trop exclusive sur la littérature finissent par le rebuter. "J’avoue, explique-t-il, que la lecture des oeuvres de Jacques Derrida, que je trouvais extrêmement difficile, a achevé de me convaincre que l’on se trouvait face à une sorte de nietzschéisme malhonnête. Fondamentalement, c’est du nihilisme, mais on se situe quand même à gauche, parce qu’il faut s’engager quelque part." Une position indéfendable "par son incohérence même". "Le pire était Barthes, se souvient-il encore. Il faisait là un séminaire à Johns Hopkins où il se contentait d’égrener ses termes préférés par ordre alphabétique : "café", "bébé", etc. Cela m’a semblé si auto-complaisant que j’ai abandonné au bout de deux semaines." Dégoûté, le jeune homme se tourne vers la géostratégie et la soviétologie.

A la lumière du 11-Septembre, il concède que "le danger de l’intégrisme avait été clairement sous-évalué". Mais il persiste "à penser que, comparé aux défis politiques qui ont marqué le XXe siècle, qui incluait l’usage d’armes de destruction massive, le fondamentalisme musulman n’est pas aussi puissant qu’on le croit".

Francis Fukuyama n’en évolue pas moins. Lui dont la carrière a été patronnée par deux des maîtres à penser du courant néoconservateur, Paul Wolfowitz et Albert Wohlstetter, paraît maintenant prendre ses distances avec ce qui demeure tout de même son camp. Ainsi a-t-il désapprouvé l’intervention en Irak et a même voté pour John Kerry à la dernière présidentielle.

Une polémique, dans The National Interest, l’a récemment opposé à l’éditorialiste "faucon" du Washington Post Charles Krauthammer. Critiquant, entre autres, l’identification excessive de la politique étrangère américaine avec Israël, Francis Fukuyama s’est vu accusé de donner prise aux théories du complot qui fleurissent, dans l’extrême droite américaine notamment, sur les liens occultes qu’entretiendrait l’administration Bush avec le Likoud.

" La plus importante critique apportée par le néoconservatisme avait été celle du stalinisme et de l’ingénierie sociale. C’est au nom de cela que je n’étais pas confiant du tout dans la possibilité que nous avions de démocratiser le Moyen- Orient." Alors que, à l’en croire, le sens originel du néoconservatisme résidait dans "la promotion des droits de l’homme et la création de mécanismes démocratiques dans le monde", il se voit désormais "trop identifié avec une application musclée de la puissance militaire américaine et l’expansionnisme". La provocation tranquille reste à son ordre du jour.

Par Nicolas Weill, lemonde.fr