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Monstres et démons peuplent encore l’imaginaire japonais

 
Au Japon, la modernisation n’a pas évacué le surnaturel : fantômes, monstres et démons qui peuplent l’imaginaire populaire depuis la nuit des temps restent des figures du sous-bois quotidien.
mardi 29 mars 2005.

Puisant dans la démonologie bouddhique et dans le vaste répertoire des contes chinois et locaux, le fantastique a nourri non seulement le théâtre nô, qui lui emprunte une bonne partie de son répertoire, et le kabuki, qui a élevé la terreur des revenants au rang de la dramaturgie shakespearienne, mais aussi un genre littéraire populaire de l’époque Edo (1603-1868) et l’iconographie de l’estampe.

Les Japonais ne croient plus vraiment en ce fatras d’êtres surnaturels, mais leur tradition religieuse, dans laquelle l’au-delà n’est jamais bien loin, les incite à être tolérants à l’égard de cette myriade de monstres et de spectres peuplant l’imaginaire enchanté d’autrefois. Ceux-ci ne suscitent en rien le scepticisme goguenard de l’esprit fort : ce sont les expressions d’un merveilleux désuet, mais aussi d’étonnements et d’effrois éternels.

A la campagne, on tombe parfois sur des petits sanctuaires shinto (animiste) dédiés aux "esprits vengeurs". Les "adresses des fantômes", c’est-à-dire les guides des lieux hantés, se vendent bien et, si la rhétorique du fantastique a pris des dimensions grand-guignolesques avec la consommation de masse, le goût du frisson ­ supposé rafraîchir dans la torpeur de l’été ­ demeure un plaisir populaire.

Cinéastes et auteurs de mangas puisent dans cet "arrière-pays" foisonnant de l’imaginaire fantastique nippon. Un texte du début du XIIe siècle, Histoires qui sont maintenant du passé, décrit avec détails toutes sortes de créatures surnaturelles (démons, ogres, gobelins, encornés...) dans une section qui leur est consacrée (Histoires fantastiques du temps jadis, éd. Philippe Picquier), et une célèbre peinture sur rouleau du XVIe siècle représente une fascinante Parade nocturne des cent démons.

Un grand auteur classique, Akinari (1734-1809), donna ses lettres de noblesse au surnaturel, faisant du détour par l’étrange une voie vers la vérité (Contes de pluie et de lune, Gallimard), et le peintre Hokusai en fut friand.

ESPRITS ERRANTS

L’horreur était le grand thème des spectacles forains de la fin de l’époque Edo, et elle nourrit l’imaginaire de maîtres de l’estampe : ainsi Yoshitoshi (1839-1892), au goût prononcé pour le macabre, excella-t-il dans la représentation des faits divers les plus atroces.

La pièce de kabuki Fantômes de Yotsuya (1825), inlassablement portée à l’écran depuis une première adaptation au cinéma muet en 1928, est une source d’inspiration inépuisable.

On retrouve, dans la plupart des films d’horreur ou de revenants, l’époustouflante technique scénique du kabuki, mais aussi la grande figure du fantastique nippon : la femme-démon. Du spectre défiguré de l’épouse assassinée par son mari qui revient le tourmenter à la mangeuse d’enfants ou à cette jalouse qui en mourant s’agrippa si violemment à la poitrine de sa rivale qu’on dut lui trancher les bras, se construit une tradition de démonologie féminine.

Le fantastique se nourrit de la tradition shinto-bouddhique, dans laquelle les âmes des défunts voyagent, et de la nécromancie (l’évocation des morts pour les apaiser ou les soumettre) des croyances populaires. Les trépassés doivent veiller sur leur descendance, et ils reviennent les visiter une fois par an lors de la Fête des morts. Mais certains, victimes d’une mort violente ou en état de passion, deviennent des "esprits errants". Ils n’appartiennent plus au monde des vivants, sans pouvoir pour autant s’en détacher, et ils le hantent dans une pathétique quête d’apaisement.

Pas plus que les femmes saucissonnées du photographe Nobuyoshi Araki, l’horreur, qui dans le fantastique nippon peut atteindre des sommets, n’indique une prédisposition "culturelle" à la perversion. Dans les deux cas de figure, les auteurs se situent sur une "autre scène" : celle de l’imaginaire. Morale et création sont ici deux registres clairement distincts.

Par Philippe Pons, lemonde.fr