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"Le Cercle 2" : une audace sidérante au service de l’angoisse

 
Il suffit d’un seul plan et d’une seule phrase pour comprendre que Le Cercle 2 n’est pas un film hollywoodien ordinaire. Une expression mauvaise tord les traits délicats de l’actrice Naomi Watts. Elle se penche, avec une lenteur exquise, sur son charmant bambin, le petit Aidan (David Dorfman), et elle lui dit, tout de go : "Je ne suis pas ta foutue maman."
mardi 29 mars 2005.

Il y a trois ans, le remake du film d’Hideo Nakata

 
The Ring 2 d’Hideo Nakata. - 6.1 ko
The Ring 2 d’Hideo Nakata.

The Ring par l’Américain Gore Verbinski réussissait à faire peur, mais avait du mal à retrouver la puissance de l’original, son lien si profond avec les forces obscures de l’inconscient. C’est tout le contraire qui se produit avec cette suite, signée par le maître japonais lui-même. S’il instaure un climat d’angoisse plus que d’horreur, Le Cercle 2 réussit une plongée magistrale dans les zones d’ombre du sentiment maternel.

Dans Le Cercle, Rachel et son fils, Aidan, échappaient de justesse à une fillette fantôme particulièrement dangereuse, Samara. Jadis noyée dans un puits par sa mère adoptive, Samara avait la fâcheuse habitude d’apparaître sur les images d’une cassette vidéo maudite, puis de sortir du téléviseur pour tuer son malheureux spectateur.

Ici, Rachel a quitté Seattle (dans l’Etat de Washington) pour une bourgade perdue de l’Oregon, dans le vain espoir que Samara ne fréquente pas cet Etat. Las, la voici qui réapparaît et semble bien vite avoir pris possession d’Aidan. Le petit garçon au visage grave appelait sa mère par son prénom et fuyait le contact physique ? Le voici qui la réclame constamment, lui sourit d’un air béat et l’appelle "maman" à tout bout de champ. Rachel n’en peut plus et se décide à extirper ce fantôme bien encombrant du corps de son fils.

Avec calme, Nakata entreprend donc de filmer cette femme aimante qui mêle une poudre somnifère au beurre de cacahuète des tartines de son fils, cette mère qui maintient sous l’eau la tête de son enfant. C’est Samara, l’enfant maléfique, que nous redoutions ; c’est Rachel, la mère dangereuse, que nous apprenons à craindre au long de ce film étonnant.

L’audace sidérante de la narration se double d’une sublime audace visuelle : on n’oubliera pas de sitôt cette scène où l’eau du bain quitte la baignoire et se retrouve en suspension au-dessus de la salle de bains.

MÈRE DESTRUCTRICE
Le film précédent d’Hideo Nakata, l’admirable Dark Water (2002), racontait une histoire parallèle et étrangement proche : celle d’une mère célibataire entraînée dans l’au-delà, loin de son enfant réelle, par une fillette fantôme qui était comme l’incarnation de sa propre souffrance d’enfant négligée. Fragile et perdue, l’héroïne de Dark Water était en fin de compte un personnage suicidaire, incapable d’affronter la vie, qui allait à la mort en rejoignant le fantôme.

Ici, Nakata adopte le point de vue d’une mère encore plus destructrice, elle qui voit, au lieu de son fils tant aimé, un petit monstre qu’il faut éliminer. Sujet ô combien périlleux, que le cinéaste traite avec dextérité et résout par un bel acte de foi dans le cinéma. Pour vaincre Samara, Rachel finit par entrer dans le film maudit, accomplissant ainsi la trajectoire inverse de celle du fantôme. De spectatrice, elle devient actrice. Comme si le meilleur moyen de la sauver de sa démence, et de nous sauver de nos folies quotidiennes, était de s’abandonner, absolument et sans réserves, à la fiction.

Par Florence Colombani, lemonde.fr

Film américain d’Hideo Nakata avec Naomi Watts, Simon Baker, David Dorfman, Elizabeth Perkins, Cary Cole, Sissy Spacek. (1 h 50.)