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Hideo Nakata, l’art de faire peur de Tokyo à Hollywood

 
En 1998, Hideo Nakata a réalisé The Ring, un film d’horreur devenu un phénomène de société au Japon et qui a donné aussitôt lieu à une suite, The Ring 2 (1999), réalisée par le même cinéaste, ainsi qu’à un remake américain, Le Cercle (2002), réalisé par Gore Verbinski.
mardi 29 mars 2005.

Ce dernier film est aussi un succès. Et c’est Nakata qui signe aujourd’hui Le Cercle 2, son premier film américain.

Vous qui aspirez depuis longtemps à échapper au genre du film d’horreur, n’en avez-vous pas assez d’être toujours rattrapé par cette histoire de fantôme et de cassette maudite ?
J’espérais en effet que mon premier film américain serait un film d’un autre genre. Malheureusement, le projet que j’avais (ce n’était pas un film d’horreur !) est tombé à l’eau. C’est alors que le studio DreamWorks m’a proposé le scénario d’Ehren Krueger. Certes, il me faisait revenir au Ring, mais, de façon instinctive, j’ai pensé que si je refusais cette offre j’aurais beaucoup de mal à trouver un autre projet.

Le Cercle 2 est très différent de mon Ring 2 japonais. C’est un drame d’une grande simplicité, centré sur la relation mère-fils, ce qui lui donne une certaine puissance émotionnelle. Il est si dur de trouver de bons scénarios à Hollywood que je me suis dit : pourquoi ne pas revenir aux sources et replonger dans l’univers de Ring ? Je l’ai fait en étant d’une vigilance constante, pour ne pas me répéter.

Quel bilan faites-vous de cette expérience américaine ?
Au début, la liberté dont je jouis au Japon me manquait. Le studio me faisait constamment des propositions pour améliorer le script. Tous les jours, je voyais arriver de nouvelles scènes : le scénario ne paraissait jamais fini. Mais, au bout du compte, notamment pendant la postproduction, la collaboration a été fructueuse, ils ont su m’écouter, et je suis content du résultat.

Faire un film aux Etats-Unis n’était pas un rêve pour moi, mais une opportunité qui a découlé du succès des Ring. J’espère désormais me partager entre les deux pays. Mon projet suivant est le remake américain de The Eye, mais j’ai aussi deux projets au Japon.

Le scénario du Cercle 2 ressemble beaucoup à celui de votre film précédent, Dark Water (2002). Dans les deux cas, une petite fille fantôme harcèle les personnages principaux et réclame de l’héroïne (ici, Naomi Watts) qu’elle remplace la mère dont elle a été privée de son vivant. Comment expliquez-vous ce leitmotiv ?
J’aurais tendance à répondre que c’est une coïncidence... Mais, par honnêteté, je dois reconnaître que je me sens lié à cette histoire de façon inconsciente, parce que ma mère nous a élevés seuls, mon frère et moi. Mon idée fondamentale, basique, de la maternité correspond à ce qu’on voit dans The Ring, dans Le Cercle 2 et dans Dark Water : une femme seule qui doit travailler et aussi protéger son enfant.

De quoi aviez-vous peur quand vous étiez enfant ?
Quand j’étais petit, je passais beaucoup de temps chez mon oncle maternel. Il y avait un puits dans le jardin. Pour nous éloigner du puits, nous, les enfants, on nous disait : "Ne vous approchez pas de ce puits, il n’a pas de fond, vous vous tueriez si vous tombiez dedans."

Cette absence de fond m’impressionnait beaucoup, et j’imaginais que c’était une sorte d’enfer à l’intérieur. Vu l’importance du puits dans la série des Ring et dans Le Cercle 2, je comprendrais qu’on fasse un lien ! Ce qui me faisait facilement peur aussi, c’était le bruit. Mon frère se cachait et me prenait par surprise, en criant, par exemple... La bande-son est très importante dans les films d’horreur, à mon avis. Elle demande un soin particulier.

L’eau est un élément effrayant dans la tradition japonaise. Avez-vous l’impression que votre univers est façonné par cette culture ?
Chez nous, les histoires de fantômes ­ à l’origine chinoises ­ sont très populaires : on est bercé par elles. Mon travail en est forcément affecté. Je ne sais presque rien sur le théâtre nô, sauf que beaucoup d’histoires sont racontées du point de vue du fantôme et qu’on y voit les vivants depuis un autre monde. Je trouve cette idée fascinante. Pour revenir sur le thème de l’eau, la scène du Cercle 2 où Naomi Watts noie son enfant, qui est possédé par un fantôme, pour le faire revenir à la vie est une idée des producteurs.

Pour eux, c’était une référence au baptême, ce sacrement qui suggère de façon symbolique la mort puis la renaissance du bébé par l’eau. Cela me paraît bizarre, même si je comprends l’idée intellectuellement.

Dans Le Cercle 2, Rachel (Naomi Watts) se retrouve à l’intérieur de la cassette maudite. De spectatrice, elle devient personnage du film. Est-ce une métaphore de l’adhésion du spectateur à un film ?
Les films qui sont vraiment importants pour moi me donnent exactement cette impression, celle d’être à l’intérieur du film, d’avoir quitté le monde réel pour la fiction. C’est l’effet que me font Lettre d’une inconnue, de Max Ophuls, et Une étoile est née, de George Cukor.

J’éprouve un élan très fort envers des films où le personnage féminin doit grandir et faire face, malgré l’adversité. Le thème de la fille qui devient une femme me touche beaucoup. Cela reste un peu mystérieux pour moi, même si, une fois de plus, c’est lié à mon enfance. Je suis un homme, j’aime les femmes... Pourtant, quand je vois un film de ce genre, c’est à l’héroïne que je m’identifie complètement, et ça me bouleverse.

Les films que vous citez sont des mélodrames. Or vos films donnent l’impression d’être des mélodrames déguisés en films d’horreur.
C’est particulièrement vrai de Dark Water, qui porte vraiment sur le lien mère-fille. S’occuper de fantômes encore et encore ne me passionne pas tant que ça. Mais quand on introduit du surnaturel dans une histoire, on est amené à explorer des sentiments forts. Bien sûr, je soigne l’élément de peur, mais tout mon intérêt se porte sur la dimension émotionnelle. Le film devient ainsi plus profond.

Propos recueillis par Florence Colombani, lemonde.fr