Portail de la Poésie et de la Culture
 
 

Musique éléctronique : La "French touch" à l’heure de la relève

 
Sous les ors de la Rue de Valois, le 18 février, trônaient des lumières et une sono dignes des soirées Respect qui, au Queen, emballaient les nuits parisiennes à la fin des années 1990.
vendredi 1er avril 2005.

Le ministre de la culture, Renaud Donnedieu de Vabres, décorait quelques représentants de la "French touch", cette vague de DJ et de musiciens qui ouvrirent les marchés internationaux à la scène électronique française de la fin du XXe siècle.

Médaille de chevalier des arts et des lettres à la boutonnière, le duo Air (Nicolas Godin et Jean-Benoît Dunckel), Philippe Zdar (cofondateur de groupes comme Motorbass ou Cassius) et le DJ et producteur Dimitri From Paris pouvaient méditer sur les oubliés de la cérémonie ­ pour Etienne de Crécy, Boom Bass ou St Germain, le ministre promet "une prochaine fournée". Méditer aussi sur les refus de médailles de pionniers comme Laurent Garnier ou Daft Punk (pour Pedro Winter, manager de ces derniers, "cette décoration est un non-sens par rapport à cette culture, à un moment où des soirées sont encore réprimées"). Réfléchir enfin à l’impact d’un mouvement, son obsolescence ­ l’expression n’est plus en usage qu’au ministère ­ et sa relève.

A l’heure où Daft Punk sort un troisième album, Human After All, fraîchement accueilli en France, en Espagne et en Allemagne, les espoirs d’une scène électronique hexagonale redescendue de son piédestal se tournent vers l’efficacité ravageuse de OK Cowboy, premier opus du Dijonnais Vitalic.

"Le terme "French touch" a été créé par le magazine anglais Muzik quand celui-ci a choisi, en 1997, de faire sa couverture sur la scène électronique française", se souvient Pedro Winter. Pour Philippe Zdar qui, en 1996, sous le nom de Motorbass, sortait Pansoul, un des premiers albums de house made in France, "ce qui nous fédérait était notre amour pour la musique et les boucles venues de Chicago". Sans avoir toujours les mêmes influences, ces activistes, souvent issus de Paris et de Versailles, se croisaient dans les studios d’enregistrement. "On se faisait tous écouter nos morceaux, se rappelle Jean-Benoît Dunckel. Chaque trouvaille de l’un d’entre nous motivait les autres."

Si un DJ comme Laurent Garnier, ancien résident au club Hacienda de Manchester, avait acquis une réputation internationale dès le début des années 1990, si son label F Communications, créé avec Eric Morand, perçait déjà à l’exportation (avec le spectaculaire succès de St Germain et, plus tard, du single Flat Eric de Mr Oizo), la génération French touch a eu le mérite de donner une image à un genre qui cultivait une éthique de l’anonymat. "La bonne idée de la "French touch", estime l’élégant Dimitri From Paris, auteur en 1996 de l’album Sacrebleu, a été de concevoir un univers visuel autour de la musique."

Des vidéastes comme Michel Gondry, Spike Jonze ou Mike Mills viendront ainsi enrichir une vision musicale dont on ne sous-estimera pas la portée. Considéré dès sa sortie, en 1996, comme un album révolutionnaire, vendu à l’étranger à plus d’un million d’exemplaires, Homework, le premier opus de Daft Punk, séduira par son énergie rêche et son art de l’accroche. Le duo formé par Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo est d’ailleurs cité aujourd’hui par nombre de groupes en vogue, à l’instar des New-Yorkais de LCD Sound System, récemment auteurs du single Daft Punk is Playing at my House.

"SOIRÉES BLINDÉES"
Trop d’imitateurs, un son réduit souvent à une formule ("la disco filtrée"), des déclinaisons caricaturales ont fini par "transformer la "touche française" en insulte", selon Philippe Zdar. Si des fondateurs comme Daft Punk ou Air (600 000 exemplaires de leur dernier album, Talkie Walkie, vendus à l’étranger) ont toujours une importante audience internationale, l’essentiel de la scène française des années 2000 est retournée dans l’underground. Plus inspirés par le minimalisme allemand que par les paillettes disco, de petits labels comme Katapult (également magasin de disques parisien) ou Circus Company témoignent d’un fourmillement créatif, avec des artistes comme Chloé, Ark ou Krikor.

La province a pris le relais d’une "French touch" très parisienne. La région Rhône-Alpes, en particulier, a enfanté quelques-uns des DJ et producteurs français les plus cotés aujourd’hui à l’étranger, comme Miss Kittin, Oxia, The Hacker, Agoria ou Vitalic. "Nous avons été nourris par les raves techno quand les Parisiens s’amusaient dans les soirées house", explique Michel Amato, alias The Hacker, auteur d’un succès international, The First Album, en duo avec Miss Kittin, et dont l’album solo, Rêves mécaniques, publié par Good Life, son propre label, a été distribué dans de nombreux pays. "Notre son est souvent plus froid, plus minimal. Nous nous définissions en réaction à la French touch, à son côté paillettes et champagne. Avec Miss Kittin, notre axe passait plus par Berlin que par Londres." Signé par le label allemand Gigolo, The First Album a d’abord marché en Belgique, en Espagne et en Allemagne, avant de toucher l’Angleterre et la France.

Nourri à l’écoute de Jeff Mills et Laurent Garnier, Sébastien Devaud, dit Agoria, n’a pas non plus été prophète en son pays. "Mon premier maxi, La Onzième Marche, ne s’est écoulé en France qu’à 800 exemplaires", explique, de retour d’Athènes et de Budapest, ce DJ de 29 ans dont le premier opus, Blossom, a été sacré meilleur album 2003 par le magazine allemand Groove.

Considérées comme des succès au vue de l’état du marché, les ventes à l’export des albums de Miss Kittin, The Hacker ou Agoria (environ 50 000 exemplaires chacun) sont loin d’atteindre celles de l’ère dorée de la "French touch". "Les maxivinyles peuvent espérer se vendre aujourd’hui à 2 000 exemplaires, dix fois moins que dans la seconde moitié des années 1990, constate Amato. Les guitares ont fait leur retour, les DJ ne font plus rêver."

Agoria croit à un sursaut : "Les disques se vendent mal, mais les soirées sont blindées. Toute une génération grandit en consommant du numérique, cela devrait avoir un effet sur la musique." Pour une seconde vague française ? "Aujourd’hui, les courants se définissent moins par nation, les affinités n’ont pas de frontières." Tous espèrent pourtant que le buzz qui accompagne la sortie du premier album de leur pote Vitalic provoque une étincelle dont ils pourraient profiter.

Par Stéphane Davet, lemonde.fr

Neuf références
-  Superdiscount. Superdiscount, 1 CD, Solid, 1996. Un album au graphisme choc, dirigé par Etienne de Crécy et coproduit par Cassius, Air... La house se fait malicieuse.
-  Daft Punk. Homework, 1 CD, Virgin, 1997. Le son du duo, puissant, compact, filtré, provoque l’hystérie dans les raves.
-  Bob Sinclar. Paradise, 1 CD, Yellow Productions, 1998. La house disco dans toute sa splendeur, avant que la formule ne tourne en rond.
-  Air. Moon Safari, 1 CD, Source/Virgin, 1998. Les ambiances éthérées du duo versaillais.
-  Mr Oizo. Analog Worms Attack, 1 CD, F Communications/ P.I.A.S., 1999. Flat Eric, la peluche, est une vedette. Sur l’album Quentin Dupieux, radical, hache menu ses rythmiques. Echec commercial, mais portée artistique majeure.
-  The Hacker et Miss Kittin. First Album, 1 CD Gigolo, 2001. Son des années 1980, voix monocorde, textes ironiques. Les deux Grenoblois rompent avec l’image de la french touch.
-  Agoria. Blossom, 1 CD, P.I.A.S. Recordings, 2003. La techno futuriste, groovy, aérienne, reprend des forces. Une surprise.
-  Ark. Caliente, 1 CD, P.I.A.S. Funk destructuré, énergie tout feu tout flamme. Ark malmène avec bonheur ses machines.
-  Vitalic. OK Cowboy, 1 CD, Citizen/P.I.A.S., 2004. Synthétique, épique, euphorique, sa techno ressemble à une fête foraine.