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Mysterious Skin de Gregg Araki

 
A l’affiche Mixant stylisme flashant et spleen sexuel, l’initiatique « Mysterious Skin » plonge dans les traumas infantiles. Et ça fait mal.
jeudi 31 mars 2005.

Un petit binoclard blond de 8 ans,

 
Mysterious Skin de Gregg Araki. - 5 ko
Mysterious Skin de Gregg Araki.

Brian Lackey (Brady Corbet) se réveille le nez en sang dans sa cave avec un vide de cinq heures dans son emploi du temps.

Dans la même ville du Midwest, Neil McCormick (Joseph Gordon-Levitt), brun, même âge, flashe sur son coach de base-ball, avec qui il se met à entretenir une relation amoureuse et sexuelle. Nous sommes dans les années 80. Dix ans plus tard, Brian est convaincu d’avoir été enlevé par des extraterrestres ce jour fatidique de l’amnésie. Neil mène, lui, une existence d’ado gay déchaîné, picolant et se prostituant à tout-va en regrettant sa relation primordiale avec son entraîneur pédophile. Dit comme ça, la trame de départ de Mysterious Skin peut sembler soit racoleuse soit casse-gueule, voire les deux à la fois. Pourtant, le nouveau film de Gregg Araki tient le choc et affronte, avec un mélange de stylisme flashant et de spleen sexuel, les traumas de l’enfance, la dure initiation à la vie adulte, à travers une double recherche éperdue. Recherche du trop timide Brian à la poursuite de son identité, quête du trop déluré Neil des preuves d’amour dans son monde dominé par le sexe tarifé et le viol. Il ne faut pas être devin pour supposer qu’à un moment ces deux trajectoires initiatiques se croisent (et qu’elles se sont déjà croisées !).

Slip vert.
Mysterious Skin est l’adaptation d’un premier roman de Scott Heim paru en 1995 et jamais traduit en français ­ pas plus que son second d’ailleurs, In Awe. Heim est né en 1966 à Hutchinson, Kansas, c’est un pur produit d’une certaine sous-culture pop sexuelle déviante : grandi dans les années 80, frappé de plein fouet par la morbidité grandissante accompagnant la pandémie du sida, fasciné par les films fantastiques, la new wave (Cure, Cocteau Twins...) puis la vague noisy (My Bloody Valentine, Lush, Slowdive...), le porno (le premier qu’il ait vu, Pipeline de Williams Higgins, à 19 ans) et la littérature. Passé de sa province plouc à la vie new-yorkaise en 1991 en pleine montée d’ecstasy, Heim a donc publié Mysterious Skin à 29 ans et posé dans la foulée en slip vert et chaussettes noires pour le magazine Interview. Il n’est guère étonnant qu’Araki ait eu envie de porter le roman à l’écran bien que ce retour à des histoires d’ados est quand même une manière pour lui de se résigner à sa fascination pour les teenagers (après l’échec de Splendor, sa comédie adulte en 1999 qui l’a éloigné cinq ans du grand écran).

Imagerie « luxuriante » .
Bien qu’un peu plus âgé (46 ans), Araki partage les mêmes références que Scott Heim. Quand il a lu le livre, le cinéaste a fondu en larmes. En 1997, Heim avait déjà rédigé une version scénarisée du roman en vue d’une adaptation ciné qui n’a pas abouti. Araki a tout repris à zéro et à sa façon. Il n’est pas du genre à déléguer, il écrit, story-boarde, tourne et monte lui-même ses films. Rencontré une première fois à Venise puis à nouveau à Paris, il explique : « Peut-être suis-je désormais un peu vieux jeu mais je suis passé par une école de cinéma et j’ai une formation très cinéphile. Quand je regarde un film, je veux que la patte de l’auteur soit visible et reconnaissable. Pourquoi la caméra est là et pas ailleurs, quel est le sens de ce raccord, etc. Par exemple, récemment, j’ai beaucoup aimé Collateral, tout est absolument précis et contrôlé, on sent que Michael Mann orchestre magistralement tous les moyens du cinéma. »

Fort de ce désir de style, Araki impose d’entrée de jeu sa marque. Dès le générique, gros plan sur le visage d’un enfant sous une pluie multicolore de céréales crispies tandis que démarre l’ample reprise de Golden Hair de Syd Barret par Slowdive, on est en terrain connu. Epaulé par le chef opérateur Steve Gainer (qui, après Bully, retravaille avec Larry Clark sur son Wassup Rockers), Araki a voulu faire passer le naturalisme de l’histoire au filtre d’une imagerie « luxuriante » : « Il fallait que le film soit une expérience sensorielle dans laquelle le spectateur puisse s’abîmer complètement, comme chez Wong Kar-wai ou Terrence Malick. » Pourtant Mysterious Skin marque une étape dans la filmo d’Araki, avec un parti pris narratif et romantique où l’insolence satirique des débuts a laissé place à quelque chose de plus désenchanté.

Quand il tourne, entre 1993 et 1999, sa trilogie « Teen Apocalypse » (Totaly Fucked up, Nowhere, The Doom Generation), Araki est synchrone avec l’époque, il est le graphiste ironique d’une perdition lascive et colorée. Dans Mysterious Skin, l’action se déroule principalement dans les années 90 et l’ambiance visuelle et sonore du film est déjà subtilement datée : « On aurait pu moderniser l’action mais, comme dans le livre, je tenais à ce que l’on soit transporté dans un passé récent mais qui est déjà un temps perdu. C’est une époque qui a une sensibilité particulière, de la colère et du désespoir, les gens avaient l’impression qu’avec le sida les ténèbres tombaient sur la sexualité mais aussi sur une certaine idée de la liberté individuelle. » La séquence à New York, où Neil rencontre un micheton au corps recouvert des taches noires du kaposi, stigmates du virus, est certainement l’une des plus fortes jamais tournées par le cinéaste.

Robot mystique.
Constamment nimbées de musique, celle, originale, composée par Harold Budd et Robin Guthrie (ex-Cocteau Twins) et les titres de la discothèque favorite du duo Araki-Heim (Slowdive donc, et à plusieurs reprises, Curve, Ride, Sigur Ros...), les aventures parallèles de Neil et Brian mêlent l’excitation à l’infortune, le désir à l’autodestruction, la fragilité sentimentale à l’attrait pour la violence. Araki ne cherche pas à entraîner le récit vers une moralité rassurante. Il se montre même particulièrement audacieux quand il filme le désir du gamin pour son coach, affrontant un des tabous contemporains les plus tenaces : « Les relations pédophiles sont la chose la plus banale du monde, mais personne ne veut en parler, personne ne veut même avoir à y penser. Le déni est complet. Le viol d’enfant est devenu un cliché pour dramatique télé et le spectateur est systématiquement conduit à ressentir de la pitié pour les victimes et de l’aversion pour les coupables. Les enfants peuvent avoir du désir pour un adulte mais cela ne veut pas dire qu’ils consentent à avoir des relations avec lui. Le livre était très clair sur ce point, je me suis contenté de lui être fidèle. »

Mysterious Skin sort chez nous en avant-première, la sortie américaine est annoncée pour le mois de mai. On ne sait donc comment le film sera reçu. On sait simplement que, vu de ce côté-ci de l’Atlantique, après les bienfaits pataphysiques de la Vie aquatique de Wes Anderson, ce nouveau film « marginal », mais que son auteur qualifiait à Venise de « profondément américain », permet de garder un contact humain avec le pays du robot mystique George Bush junior.

Par Didier PERON, liberation.fr

Mysterious Skin de Gregg Araki avec Joseph Gordon-Levitt, Brady Corbet, Elisabeth Shue, Michelle Trachtenberg... 1 h 39.