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Paul Verlaine-Si M’hand U M’hand, deux poètes dos à dos

 
A un moment où Paul Verlaine (1844-1896) faisait semblant de prendre congé du monde pour réaliser un mariage heureux de l’absinthe avec la belle parole, le poète amazigh Si M’hand U M’hand (1840-1906) entreprenait, à quelques différences près, la même chose. Il parvenait, lui aussi, à un couplage formidable de l’absinthe et de ses quatrains et septains.
jeudi 24 mars 2005.

Des voyages, il en fit, et des plus pittoresques. Souvent, dans une taverne au mauvais vin, au milieu de fumeurs de (sebci), il se mettait à pleurer son être, sa tribu et son grand pays. De sa poésie, rien de désagréable ne transparaît, mais l’on devine aisément, le conflit meurtrier qui l’oppose à tout ce qui bouge autour de lui. La preuve, il faut aller la chercher dans ses pérégrinations répétées à travers les monts du Djurdjura, la périphérie d’Alger, ou encore dans ses voyages en Tunisie.

Qu’y a-t-il de plus douloureux que l’image d’un poète fuyant la faim, la pauvreté, les balles assassines et la perte des siens ? Dans la poésie de Paul Verlaine, il n’est jamais question de la défaite de son pays devant les hordes prussiennes. Pas un mot, ou presque, sur le soulèvement du peuple français lors des événements de la Commune de Paris en 1871. Faut-il donc attendre de lui qu’il jette un regard de compassion en direction de l’Algérie, sur ses tragédies durant la deuxième moitié du XIXe siècle ? Non, il n’a jamais voulu savoir ce qu’est la botte colonialiste qui se faisait, alors, écrasante en cette partie du monde.

Pourtant, et par extrapolation, c’était le même type d’absinthe des deux côtés de la Méditerranée ! Le vagabondage dont il s’était rendu maître semble, à première vue, être le même que celui de Si M’hand ! Cependant, il n’est pas du tout convenable de faire le parallèle entre un vagabondage provoqué par la pauvreté et la guerre et un autre qui serait le fruit de la volupté et de la civilisation d’une manière générale. Poésie d’une transparence inégalée, inégalable chez Verlaine. Elle ne cesse, de par les chemins qu’elle emprunte, de se montrer plus éclectique au point de déclarer la guerre à son entourage. Ces voisines d’à côté viennent frapper à sa porte pour faire acte d’obédience. L’humanisme de Verlaine s’arrête net à ce stade, ne se connaît aucun droit de le dépasser, ne serait-ce d’un seul centimètre.

Si M’hand, son coéquipier de ce côté de la Méditerranée, se fait, quant à lui, le témoin d’une tragédie dévastatrice. L’absinthe, on le sait, a traversé cette même Méditerranée en direction du Nord avec les hordes colonialistes pour faire le bonheur ou le malheur des poètes et des peintres. Elle devient, pour lui, un sens giratoire obligatoire, à prendre forcément, pour se soustraire à ses malheurs. Le feu terrassant les figuiers et les oliviers, les jeunes s’attachant les uns aux autres dans une profonde et longue tranchée pour ne pas céder lorsque sonne l’heure de la bataille, les boulets incendiaires, les généraux français, les traîtres et les fuyards, les filles du village lançant des youyous stridents, tous ces éléments sous-tendent la poésie de Si M’hand. O, certes oui, on ne tarde pas à sonner le glas de la résistance en dépit de tous les sacrifices. L’absinthe revient alors à sa nature première, une simple herbe aromatique qui ne peut rien contre la déportation et l’exil, contre la pauvreté et la faim. Le passé se fait lointain et proche à la fois. Une nostalgie sans pareille fait son chemin vers le cœur de notre poète. Il ne peut alors que se faire le chantre de sa propre personne en dépit de sa ferme volonté de poursuivre sa route avec la même hargne.

Il n’y eut jamais de rencontre entre Paul Verlaine et Si M’hand U M’hand sinon à travers le verbe et, bien sûr, par le biais de l’absinthe. Mais les miroirs de l’histoire réfléchissent bien les situations sociopolitiques. Ils parviennent même à devenir incendiaires tels ceux qui ont été dressés, un jour, par Archimède sur les murailles de Syracuse.

La poésie, il faut le dire aussi, ne pardonne pas. N’a-t-elle pas accepté, depuis que le lyrisme existe, de se modeler dans tous les moules, dans toutes les cavités, dans toutes les matrices ? Le mal, tout le mal, est du côté de ceux qui s’évertuent à renier l’essence de la poésie, qui n’ont pas la reconnaissance du ventre. En agissant ainsi, ils oublient que la poésie est née bien avant eux. Paul Verlaine demeure égal à lui-même, et c’est là une évidence, mais sans grand humanisme, n’en déplaise aux poètes. L’ Artemisia absinthium risque fort de se montrer plus toxique que jamais si on en abuse. Si M’hand U M’hand, quant à lui, reste, jusqu’à la fin des temps, le pèlerin de la poésie grâce à cette charge d’humanisme qui a toujours caractérisé son geste et son verbe.

Par Merzac Bagtache, www.elwatan.com