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Un petit incident

 
Si l’on me demandait quelle en a été l’influence sur moi, je répondrais que cela n’a fait qu’aggraver mon mauvais caractère. Sincèrement, plus ça va, plus je méprise les hommes. Cependant, j’ai été témoin d’un petit incident qui m’a paru avoir un sens. Ce rien m’a sorti de ma mauvaise humeur et je n’arrive pas à l’oublier.
jeudi 6 janvier 2005.

C’était pendant l’hiver 1917. Le vent du nord soufflait avec rage, mais parce qu’il me fallait travailler pour vivre, de grand matin je me trouvais déjà dans la rue. Dehors, il n’y avait presque personne et j’eus beaucoup de mal à louer un pousse pour aller à la porte S. Peu après, le vent du nord s’apaisa ; il avait balayé la poussière, et la route s’allongeait propre et blanche. Le tireur de pousse se mit à trotter d’autant plus vite. Nous approchions de la porte S lorsque quelqu’un en voulant traverser la rue s’accrocha dans un brancard du pousse, et s’affaissa tout doucement sur le sol.

C’était une femme aux cheveux gris et aux vêtements en haillons. Elle avait quitté le trottoir sans faire attention, se dirigeant droit sur le pousse. Le tireur avait eu beau s’écarter pour la laisser passer, le vieux gilet ouaté de la femme tout déboutonné, soulevé par un coup de vent, vint s’accrocher au brancard. Heureusement, le tireur de pousse avait déjà ralenti son allure, autrement elle aurait pu être culbutée et grièvement blessée.

Elle ne se relevait pas, et le tireur s’arrêta. J’étais sûr que la vieille n’était pas blessée, et comme il n’y avait pas de témoins, j’en voulus à mon tireur de se mêler de cette affaire : il allait s’attirer des ennuis et me mettre en retard !

— Elle n’a rien, dis-je, continuez votre chemin !

Le tireur de pousse ne prêta pas attention à mes paroles - peut-être ne les entendit-il même pas. Posant les brancards, il aida doucement la vieille femme à se relever, et la soutenant par le bras, il lui demanda :

— Comment vous sentez-vous ?

— Je me suis fait mal.

Je pensais : " Je t’ai vue t’affaisser tout doucement, je suis sûr que tu n’as pas pu te faire mal ? Tu fais semblant, c’est odieux ! Et toi, tireur de pousse, tu avais bien besoin de t’en mêler, si tu as des ennuis, tu l’auras bien voulu ; maintenant, débrouille-toi ! "

Cependant, en entendant les paroles de la vieille, le tireur de pousse n’hésita pas ; la tenant toujours par le bras, il l’emmena à pas lents. Etonné, je regardai dans la direction où ils se dirigeaient, et je vis un poste de police. Après le grand vent, il n’y avait encore personne dehors. Le tireur de pousse guida la vieille femme vers la grande porte.

A cet instant, je ressentis une impression étrange ; l’image du dos poussiéreux du tireur de pousse se mit soudain à grandir ; plus il s’éloignait plus son image grandissait, si bien qu’il me fallut bientôt lever la tête pour le voir. De plus, il me semblait qu’il exerçait sur moi une pression grandissante, écrasant peu à peu le petit " moi " enfoui dans ma robe de fourrure.

Ma vie s’était comme arrêtée. Je restai assis, sans mouvement, sans pensée ; ce n’est qu’en voyant un policier sortir du poste que je descendis de mon pousse.

Le policier s’approcha :

— Cherchez un autre pousse, celui-ci ne peut plus vous conduire.

Sans réfléchir, je tirai une grosse poignée de sous de la poche de mon manteau et les tendis au policier en disant :

— Veuillez lui remettre ceci.

Le vent était tout à fait tombé, mais la rue restait encore peu animée. Tout en marchant, je réfléchissais, mais j’avais presque peur de tourner mes pensées sur moi-même. Laissant de côté les événements qui avaient précédé, je me demandais quelle signification j’avais voulu donner à cette grosse poignée de sous. Etait-ce une récompense ? Etais-je digne de juger ce tireur de pousse ? Je n’arrivais pas à me donner une réponse satisfaisante.

Je repense souvent à cet incident. Il me donne le courage de faire de fréquents retours sur moi-même, même lorsque ces examens s’avèrent douloureux. Des affaires politiques et militaires de ces dernières années, je ne me souviens pas plus que des classiques étudiés dans mon enfance ; mais ce petit incident me repasse souvent devant les yeux. Je le vois plus clairment qu’au moment même où il est survenu, et il m’apprend à avoir honte de moi-même, me presse de m’amender et me redonne du courage et de l’espoir.

Juillet 1920

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