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Djeha-Hodja Nasreddin : Couper la branche sur laquelle on est assis

 
Le salut sur toi, Djeha-Hodja Nasreddin Effendi ! Appela une voix en dessous.
samedi 21 février 2004.


-  Sur toi le salut, Khalid Effendi ! Dit Djeha-Hodja Nasreddin assis en équilibre sur la branche. Posant sa hache, il arrangea son turban qui avait glissé sur le côté.

-  Tu vas tomber de cet arbre ! L’avertit Khalid. Regardes comme tu es assis !

-  Tu ferais mieux de regarder où tu marches, rétorqua Djeha-Hodja Nasreddin. Les gens qui regardent les cimes des arbres et les nuages sont sûrs de se cogner les orteils.

Soudain, la branche s’est retrouvée au sol, suivie par la hache, puis par Djeha-Hodja Nasreddin. Il était trop occupé pour remarquer qu’il était assis du mauvais côté de la branche qu’il était en train de couper.

-  Tu es un sage, Khalid Effendi, dit Djeha-Hodja Nasreddin. Tu m’as dit quand j’allais tomber. Tu es sûrement un prophète. Dis-moi maintenant, quand je vais mourir.

-  Quand ton âne aura fini de braire quatre fois, lui dit Khalid.

Trop contusionné et ébranlé pour continuer à travailler désormais, Djeha-Hodja Nasreddin monta sur son âne et se dirigea vers sa maison. Quant à l’âne, il songeait à son râtelier, au foin qu’il contenait et à son petit ânon. A ce rappel, il allongea son cou et se mit à braire. Soudain Djeha-Hodja Nasreddin s’est rappelé la prophétie de Khalid, juste après sa chute du cerisier.
-  Amin, Amin ! S’exclama Djeha-Hodja Nasreddin. Je suis un quart de mort ! Un peu plus loin sur la route, ils ont rencontré un autre âne et son cavalier. Le petit animal de Djeha-Hodja Nasreddin lança un braiment en guise de salutation amicale à son congénère.

-  Oh ! Là ! Là ! Se dit Djeha-Hodja Nasreddin, en frissonnant. Je suis demi-mort ! L’âne a alors commencé à penser au ruisseau où il se désaltérerait bientôt, et à l’évocation de l’eau fraîche qui l’attendait, il a lancé un troisième braiment.

-  Amin, Amin ! Gémit Djeha-Hodja Nasreddin. Je suis maintenant aux trois quarts mort !

Il a caressé l’âne et s’est mis à lui parler, pour détourner l’animal d’un autre braiment fatal. Juste devant lui, des hommes criaient des ordres à leurs ânes. Les oreilles du petit âne de Djeha-Hodja Nasreddin se dressèrent. Il voulait faire savoir à ses amis ânes qu’il arrivait. Il leur adressa un long et tonitruant braiment de salutation. C’était le quatrième.

-  Amin, Amin ! Cria Djeha-Hodja Nasreddin, en tombant de son âne. Je suis mort ! Je suis mort ! Les hommes de la caravane proche se sont précipités vers lui. Ils l’ont secoué. Ils l’ont pincé. Il était aussi flasque qu’une sacoche de selle vide.

-  Il a dit qu’il était mort, ont dit les hommes. Il doit sûrement savoir. Nous devons le ramener à son village. Ils ont chargé son corps sur son propre âne. Ils sont revenus vers Ak Shehir, se demandant comment annoncer la nouvelle à sa femme. Ils ont pris un chemin qui leur a semblé être un raccourci pour aller au village.

-  Le raccourci est trop boueux, dit l’un d’eux.

-  Mais la route est plus longue et trop caillouteuse, dit un autre.

-  Le raccourci économisera une heure de voyage, dit un troisième.

Ils n’ont pas cessé de se disputer, jusqu’à..

-  Quand j’étais vivant, s’écria Djeha-Hodja Nasreddin. Quand j’étais vivant, je prenais toujours cette route. Djeha-Hodja Nasreddin indiqua le chemin le plus court. Stupéfaits et effrayés, les hommes ont rejoint leurs ânes et filé sans demander leur reste.

Arrivé chez lui, Djeha-Hodja Nasreddin s’est assis sur le seuil, en méditant sur son sort : était-il mort ? Était-il vivant ?